À l’heure où tout s’accélère et où nos vies se remplissent d’objets, d’images et d’informations aussitôt consommés qu’oubliés, le Slow Made s’impose comme une respiration essentielle.
Marc Bayard, Directeur de la recherche et de l’innovation des Manufactures nationales, en est l’un des pionniers emblématiques. Depuis plus de dix ans, il défend une idée forte : replacer l’humain, le geste et la matière au cœur de la fabrication.
Nous l’avons rencontré pour remonter aux origines de ce mouvement qui, discrètement mais sûrement, est en train de transformer notre manière de créer, de consommer…

Qu’est-ce que le slow-made ?
D’abord, il faut préciser la terminologie. Le slow-made n’est pas l’éloge de la lenteur, mais l’éloge du temps. Le terme n’existait ni en français ni en anglais ; il s’agissait donc d’un néologisme.
Nous l’avons traduit librement par “fait avec le temps nécessaire”. L’idée n’est pas d’aller lentement, mais d’apprendre à apprécier le temps dans la création.
Pourquoi cette réflexion sur le temps devient-elle essentielle aujourd’hui ?
Cette question découle de l’évolution industrielle du XXᵉ siècle, elle-même héritière de plusieurs siècles de marche vers l’efficacité et la productivité.
On peut envisager deux manières d’enrichir l’humanité.
La première, traditionnelle et encore dominante, est spatiale : elle consiste à prendre sur l’autre — l’humain sur la nature, sur l’animal, sur ses semblables. C’est une forme de croissance visible, concrète, mais souvent prédatrice.
La seconde approche est verticale, plus subtile et moins perceptible : elle s’apparente à la croissance végétale, lente et progressive. Elle se construit dans le temps, à partir de richesses profondes et immatérielles. C’est cette dimension temporelle, cette culture du temps et de la patience, que le mouvement Slow commence à réhabiliter en Occident et en Europe.
Comment avez-vous adapté le slow au monde de la création ?
Je n’ai pas inventé le slow. Le mouvement a été initié par l’Italien Carlo Petrini en 1986, avec la slow-food, en réaction à l’implantation d’un McDonald’s sur la Piazza di Spagna à Rome. L’idée était de réapproprier le temps, les matériaux et le savoir-faire culinaire.
En 2012, j’ai proposé le slow-made, appliqué aux métiers d’art et à la fabrication. L’objectif : redonner une dimension temporelle à la création.
À l’époque, en France, les métiers d’art étaient peu valorisés, jugés lents et coûteux. Au Mobilier national, où je suis arrivé en 2011, on m’avait prévenu : “Tu verras, c’est très lent et très obscur.”
J’ai donc retourné ce que j’appelais “la chaussette” : transformer un défaut — la lenteur — en qualité et en marqueur culturel. Cela coûte cher, mais cela a du sens. Depuis, des entreprises comme Hermès ou Louis Vuitton ont intégré cette question du temps pour créer de la valeur.
Le slow-made n’est pas seulement un marketing : c’est la valorisation profonde de tous les éléments temporels entourant la création.
Slow Made et Fast Made : quel regard portez-vous sur cette opposition ?
Je ne crois pas aux visions simplistes. Il n’y a pas d’un côté le noir, de l’autre le blanc, les « bons » et les « méchants ». Nous sommes tous des êtres complexes. Vous tenez un téléphone, j’en ai un aussi : c’est le symbole même de l’instantanéité. Et pourtant, nous aspirons en même temps au temps, au réel, au tangible.
Nous allons vers une société où la virtualisation, portée par l’IA, prendra une place croissante. Mais paradoxalement, les mêmes individus qui consomment vitesse, hyperconnexion et flux continus rechercheront également la déconnexion, des expériences incarnées, du lien humain. Cette tension ne fera que s’accentuer.
La question du temps est culturelle et civilisationnelle. Ce n’est pas un hasard si mes recherches sur les temporalités longues résonnent particulièrement en Chine, au Japon ou en Amérique latine, et beaucoup moins aux États-Unis. Ces cultures portent en elles une mémoire du temps enracinée.
Pour répondre clairement : je ne crois pas à un monde où l’on devrait choisir entre slow-made et fast-made. À l’exception de quelques personnalités qui décideront de se retirer pour vivre autrement — ce qui est tout à fait respectable —, le modèle majoritaire sera une hybridation assumée des deux.
Et un enjeu supplémentaire rend cette question incontournable : le réchauffement climatique. Nous devrons adapter nos modes de production et de consommation à cette réalité. Ceux qui refuseront de s’y préparer seront les plus vulnérables demain. Plus nous anticipons, plus nous limitons les catastrophes.
Pour vous, les métiers d’art peuvent-ils être des acteurs majeurs de la transition écologique ?
Malheureusement — ou heureusement, selon le point de vue — il est aujourd’hui indispensable de repenser entièrement notre rapport aux “gisements” et à la notion de richesse. Le capitalisme industriel du XIXᵉ siècle s’est construit sur l’idée que la richesse provenait de nouveaux gisements : extraire toujours plus, toujours ailleurs.
Je crois au contraire que l’avenir réside moins dans la découverte de nouvelles ressources que dans la valorisation de celles que nous possédons déjà, c’est-à-dire nos déchets. Je le répète souvent : nos poubelles sont nos nouvelles mines d’or. Textile usagé, matériaux abandonnés, tout ce qui transite par nos déchetteries constitue un gisement inépuisable — à condition de savoir l’exploiter autrement.
Ces ressources issues du recyclage, combinées aux énergies renouvelables, représentent un potentiel considérable. Je crois davantage à la réinvention de nos matières existantes qu’à l’exploitation de nouveaux gisements, grâce à des investissements audacieux et des approches innovantes.
Nous vivons une époque fascinante, au sens dramatique du terme : nous ignorons où tout cela nous mènera. Mais elle ouvre aussi un champ infini d’inventions. Le XIXᵉ siècle européen a connu la même exaltation mêlée de danger : nouvelles énergies, nouvelles techniques, nouveaux mondes… Aujourd’hui, nous vivons un moment analogue.
C’est pour cela que j’aime dire que les métiers d’art sont les explorateurs d’aujourd’hui, les Jules Verne du quotidien. Nous n’explorons ni la Lune ni les abysses : nous explorons notre environnement immédiat, nos déchets, nos matières délaissées.
Un autre enjeu fondamental, surtout en Occident, est la rupture entre nature et culture. Depuis le XVIIIᵉ siècle, et plus tard avec l’Art nouveau, ce lien s’est progressivement défait, jusqu’à devenir presque inexistant au XXᵉ siècle. Aujourd’hui, il est vital de renouer ce mariage entre nature et culture.
Et souvent, sans en avoir pleinement conscience, les métiers d’art recréent précisément ce lien. En travaillant la laine, le bois et d’autres matières naturelles, ils réinventent une relation intime, organique et sensible avec la nature. C’est un enjeu à la fois crucial et profondément passionnant.
Faut-il cultiver la consommation consciente ?
La différence essentielle entre consommation et conscience réside dans la perspective temporelle.
La consommation répond à un besoin immédiat, sans réflexion : j’ai froid, je veux un pull, je l’achète. La conscience, elle, interroge : ai-je vraiment besoin de ce pull ? Est-ce pour me protéger du froid ou simplement pour suivre la mode ? Cette question du « besoin réel » renvoie à une éthique, à un rapport au temps long, à l’histoire.
Le chemin que nous empruntons consiste à repenser notre lien à l’histoire et au sacré. En France, on observe d’ailleurs des signaux faibles mais significatifs. Cela surprendra peut-être, mais un retour à un catholicisme culturel — pas forcément pratiquant — traduit un besoin de réinscrire le temps dans quelque chose de plus vaste, de plus sacré.
Cette conscience du temps long se retrouve également dans d’autres cultures, comme la Chine ou le Japon. Nous partageons des valeurs liées au sacré, et non simplement à la religion. La nature, par exemple, retrouve sa dimension sacrée. En Chine, elle ne l’a jamais perdue ; en France, nous sommes en train de la retrouver.
La gastronomie a été le premier signe de cette prise de conscience, il y a 30 ou 40 ans, et aujourd’hui, cette attention au temps et au sens se diffuse dans d’autres domaines.
Mais ce récit se heurte à la réalité de l’immédiateté : le besoin d’aller vite, de consommer vite. Ici, il ne faut pas juger ceux qui, faute de moyens, doivent choisir des solutions accessibles. La culpabilisation ne fonctionne pas. Seule l’éducation et la prise de conscience du temps long permettent un changement durable.
Il existe un désir profond de vivre autrement, malgré la contradiction que nous portons tous : vouloir aller toujours plus vite tout en aspirant à ralentir.
Comment résoudre cette tension ?
Certains se replient sur eux-mêmes, dans une posture identitaire ou victimaire, rejetant la faute sur autrui. D’autres choisissent de transformer cette contradiction en force créatrice.
L’histoire de l’art montre que les périodes les plus riches naissent des tensions philosophiques et intellectuelles : lorsque tout va bien, naît l’académisme ; lorsque les tensions s’expriment, elles stimulent la créativité — tant qu’elles ne se transforment pas en violence.
Aujourd’hui, notre défi est clair : faire en sorte que ces tensions s’expriment dans l’art, la pensée et la création, et non dans la destruction.
Pourriez-vous parler de la transmission des savoir-faire auprès des jeunes ?
Au ministère de l’Éducation nationale, l’éducation artistique et culturelle, ou EAC, est devenue un objectif central. Mais au-delà des programmes, la transmission des savoir-faire reste fondamentale.
Pour moi, le véritable enjeu ne réside pas dans l’éducation scolaire, mais dans l’éducation au réel.
Le XXᵉ siècle a été dominé par l’idéologie, le concept et l’abstraction. Plusieurs chocs, comme la crise financière, la pandémie de Covid et la guerre en Ukraine, nous ont rappelé brutalement que le réel existe, et qu’il peut être violent, inquiétant et déroutant.
Aujourd’hui, le réel le plus écrasant est le réel climatique. Face à cette réalité, nous avons deux choix : chercher un bouc émissaire ou l’affronter, le regarder en face et l’examiner.
L’un des objectifs du slow-made consiste précisément à réenchanter le réel, mais à partir du réel. Nous ne construirons pas une société plus juste et plus apaisée si nous refusons de regarder la réalité, surtout pour des jeunes qui n’ont accès à la culture que par leurs écrans.
Pourtant, lorsque les jeunes sont replacés face au réel incarné, un matériau, un geste ou un atelier, l’expérience fonctionne pleinement. Au Mobilier national, nous avons créé Le Petit Mob il y a quatre ou cinq ans. Chaque année, 5 000 enfants y participent pour seulement trois agents publics. Et ce qui est fascinant, c’est que quel que soit le milieu social, les enfants s’attachent physiquement aux métiers. Il faut presque les retirer des ateliers, tant ils se plongent dans la pratique.
Une heure plus tard, ils retournent sur TikTok, certes, mais entre-temps ils ont touché la matière, utilisé leur corps et compris que la culture n’est pas seulement un discours ou un concept. La culture est un geste, une énergie et un engagement physique, comme cela se pratiquait depuis les cavernes.
Retrouver le mouvement du temps est-il un défi existentiel pour notre époque ?
Le temps domine tout. La vie nous fait vieillir, évoluer, et nous vivons en permanence dans cette tension. Si l’on veut comprendre le yin et le yang, c’est dans l’opposition, dans la confrontation des contraires, que naît l’énergie, pas dans la stabilité d’un seul point.
En France, j’ai l’impression que nous réapprenons petit à petit à retrouver cette dynamique. Après une longue période centrée sur la primauté du concept et la domination de l’espace sur le temps, nous renouons avec la dimension temporelle et le mouvement. Cette réappropriation de l’histoire intéresse même d’autres cultures : nous nous reconnectons à une mémoire partagée au-delà de nos frontières.
Je n’aime pas porter de jugements de valeur sur l’histoire ; mais on peut observer les grands cycles et mouvements. Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’un immense mouvement historique, fascinant et profondément angoissant. Et c’est précisément parce qu’il est angoissant qu’il est fascinant : il demande énergie, créativité et invention.
Car au-delà des considérations géopolitiques, il y a une réalité tangible : le réchauffement climatique. Si nous atteignons +4 ou +5 degrés, nous ne savons même pas si l’espace humain pourra subsister. L’enjeu est existentiel, ontologique, fondamental.
Ce n’est pas la première fois que l’humanité avance sous la pression d’un danger vital. Au XIXᵉ siècle, les enfants travaillaient dans les mines pour survivre — l’espérance de vie était de 27 ou 30 ans. Aujourd’hui, la menace n’est plus la faim, mais le climat, les catastrophes et les bouleversements du réel. Et pourtant, l’humanité a toujours besoin de défis pour avancer.
Il y a aujourd’hui une revalorisation des ressources naturelles ?
Oui, et c’est un mouvement beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Il faut rappeler que la France a longtemps été l’un des tout premiers producteurs d’ovins — et elle l’est toujours.
Pourtant, au cours du XXᵉ siècle, nous avons orienté l’élevage vers la viande et le lait, sacrifiant presque totalement la laine. L’invention du nylon aux États-Unis, l’essor des fibres issues de la pétrochimie, puis l’ouverture de la chimie dans le cadre de l’OMC ont achevé de dévaloriser la laine, au point qu’elle a été classée comme “déchet”. Les bergers devaient même payer pour s’en débarrasser : c’est dire le renversement culturel.
Depuis cinq ans, un mouvement très dynamique s’est enclenché pour retrouver l’intégralité des fonctions de l’animal : la viande, le lait, la peau destinée à la maroquinerie, la laine pour les textiles, et même le rôle écologique du pâturage ou les excréments utilisés comme fertilisants. Autrement dit, on redécouvre la circularité du vivant, une logique que nos sociétés avaient laissée de côté.
Certains, en France, interprètent ce retour aux sources comme une forme de nostalgie ou de réaction conservatrice. C’est tout le contraire : il s’agit de renouer avec un savoir pratique que nos grands-parents maîtrisaient encore. Une continuité a été interrompue — cela arrive souvent dans l’histoire — et nous travaillons aujourd’hui à la reconstruire. Revaloriser les déchets, les animaux, les plantes, c’est renouer avec une cohérence fondatrice de l’humanité.
Et la France, dans ce domaine, est étonnamment inventive. Le territoire regorge d’initiatives, souvent à petite échelle, mais extrêmement innovantes. Par exemple, nous avons travaillé à considérer les incendies de forêt non seulement comme une catastrophe — ce qu’ils sont — mais aussi comme un potentiel gisement de matériaux. Un incendie n’est jamais seulement la fin d’un cycle : il peut être le début d’un autre. Une thèse va d’ailleurs démarrer sur la valorisation des cendres comme matériau.
On pourrait multiplier les exemples : des plantes tinctoriales, médicinales, alimentaires ; des techniques anciennes ressurgies grâce à des archives ; des savoir-faire abandonnés que l’on réactive avec patience.
Et c’est là que le dialogue avec d’autres cultures devient précieux. La Chine, le Japon, le Moyen-Orient ont conservé des traces d’usages traditionnels que nous avions perdus. Nous allons sur place, nous observons, nous apprenons, et nous revenons pour réinjecter ces savoirs dans nos propres dynamiques de production. C’est ainsi que l’on recrée de la richesse — au sens premier du terme : produire, transformer, faire vivre un écosystème culturel et économique.
Et je crois profondément en cette voie.
Quel est votre regard sur ce sujet l’intelligence artificielle ?
Évidemment. Mais il y a plusieurs nuances à considérer. Avec le développement de l’IA, on assiste à une montée en puissance du virtuel à tous les niveaux. Et en parallèle, il est probable que la demande pour le réel s’affirme de plus en plus. Les mêmes personnes qui utiliseront l’IA pour générer des prompts seront souvent celles qui privilégieront des choix concrets et authentiques : manger bio, s’habiller avec de la laine véritable… C’est le paradoxe de notre époque.
Le véritable enjeu ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans qui l’utilise. Aujourd’hui, l’IA exige des moyens et des compétences : un ordinateur performant, un abonnement puissant, et surtout la capacité de formuler des requêtes pertinentes — ce qu’on appelle l’art du prompt. Sans cela, l’outil reste inefficace, comparable à l’imprimante 3D d’il y a dix ans : prometteuse sur le papier, mais inutilisable sans maîtrise technique.
Le danger est donc social et non technologique : ceux qui maîtrisent l’outil seront en position de pouvoir, tandis que d’autres risquent de rester en marge. C’est déjà visible : certains peuvent scanner la flèche de Notre-Dame ou créer des projets ambitieux avec l’IA, et d’autres n’y auront tout simplement pas accès. Ce décalage pourrait accentuer les inégalités, et c’est un enjeu majeur auquel il faudra réfléchir collectivement.
La France est-elle un carrefour des cultures ?
Oui, absolument. Prenons l’exemple des Gobelins : pour réaliser certaines tapisseries, nous avons fait appel au XVIIe siècle aux meilleurs artisans flamands. Pour la marqueterie de pierre, nous avons travaillé avec les meilleurs Italiens. Et bien sûr, les artisans français ont apporté leur savoir-faire unique. Toute l’histoire de l’art en France est marquée par cette ouverture aux influences étrangères.
Cette ouverture se retrouve également dans la gastronomie. Aujourd’hui, la cuisine française est un savant mélange d’influences asiatiques, arabes, nordiques ou américaines.
Dans les métiers d’art, nous valorisons cette imbrication : un véritable dialogue entre cultures. Il ne s’agit pas seulement d’exotisme ou de fascination pour l’autre, mais d’apprendre de l’étranger pour enrichir sa propre pratique. Pensez aux panneaux laqués chinois au XVIIIᵉ siècle ou au japonisme au XIXᵉ siècle : des échanges constants qui ont nourri notre créativité.
Aujourd’hui, l’État français soutient activement ces échanges grâce à des résidences à l’étranger. Le principe demeure le même : c’est au contact des autres que l’on s’enrichit, et cette ouverture constitue l’un des traits essentiels de l’ADN culturel français.

Interview : Wendy et Aline
Rédaction: Hervé
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