Lyne Cohen-Solal voit dans l’artisanat bien plus qu’une simple activité économique : c’est un vecteur de culture, de créativité et d’innovation. Pour elle, l’artisanat incarne une tradition vivante, un héritage précieux qui doit être préservé et transmis aux générations futures.
Elle a créé Les Ateliers de Paris, une initiative visant à aider les jeunes artisans à se former, à se professionnaliser et à trouver leur place dans un marché en constante évolution.
Pour aller plus loin dans son engagement, Lyne Cohen-Solal a également fondé la Fondation pour soutenir Les Ateliers de Paris. Cette fondation a pour mission de financer des projets artisanaux, de promouvoir les métiers d’art et de sensibiliser le public à leur importance.
Elle a partagé sa vision avec le magazine Airs de Paris, mettant en lumière les défis et les opportunités auxquels font face les artisans aujourd’hui.
Rencontre avec
Lyne Cohen-Solal

Pourquoi l’artisanat est-il important ?
L’artisanat à Paris représente une richesse incroyable, qui remonte à l’époque des rois de France, comme François Ier et Louis XIV. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la transmission des savoir-faire artisanaux, qui se perpétue depuis des siècles. Il existe une alchimie spécifique à Paris qui permet aux artisans de créer, d’inventer et surtout de fabriquer, même au sein de cette ville dense et résidentielle.
Les ateliers des artisans se faufilent dans les cours et les ruelles, et il y a toujours eu cette force de fabrication à Paris, presque comme une industrie. De nombreux savoir-faire ont trouvé leur place dans la capitale, notamment dans le domaine de la couture. La couture française est reconnue mondialement, et Paris est considérée comme la capitale internationale de la mode en raison de son artisanat vivant et dynamique.
La haute couture, n’existe nulle part ailleurs dans le monde comme à Paris. Elle représente un artisanat fait à la main, où chaque pièce est le fruit d’un travail minutieux et passionné. L’artisanat apporte à la couture l’authenticité et la qualité qui caractérisent la haute couture, offrant une mode raffinée et élaborée.
La haute couture fonctionne comme un laboratoire pour l’ensemble de la mode. De nombreuses tendances, y compris celles de la fast fashion, ont vu le jour à Paris, en grande partie grâce à l’artisanat d’exception qui y est présent. Ce qui est fascinant, c’est que cette tradition artisanale demeure très vivante à Paris, contrairement à d’autres grandes villes comme Londres, New York ou même Milan, où l’artisanat n’a pas la même ampleur. C’est cette vitalité qui rend Paris unique et continue d’attirer des créateurs et des passionnés du monde entier.
Pourriez-vous partager votre parcours pour soutenir l’artisanat ?
J’ai été adjointe au maire de Paris pendant 13 ans, de 2001 à 2015, en charge de la mode, de l’artisanat, du design, et bien d’autres domaines. Dès le départ, il m’a semblé évident qu’il fallait non seulement défendre l’artisanat à Paris, mais aussi œuvrer pour mieux l’installer et le pérenniser. Cela passait par le soutien aux artisans, aux jeunes talents et aux écoles spécialisées.
À Paris, nous avons plusieurs écoles dédiées à l’artisanat, mais, paradoxalement, moins d’écoles pour la mode, alors que Paris est la capitale mondiale de la mode. C’est intéressant, car la mode à Paris s’est toujours développée dans les ateliers, là où les gens travaillent avec leurs mains, et non forcément dans des écoles, contrairement à Londres.
À Londres, par exemple, comme il y avait moins d’ateliers, de nombreuses écoles de mode ont vu le jour. C’est pareil à Bruxelles ou à Milan, où les écoles de mode sont très présentes. Mais à Paris, les ateliers sont restés très vivants, ce qui a limité le besoin d’écoles dédiées. Face à cette réalité, il était naturel que la ville de Paris s’implique pour préserver ces ateliers et soutenir la transmission des savoir-faire. Nous avons acheté des locaux et géré des espaces pour maintenir ces lieux de création.
En 2003, nous avons créé un incubateur (Les Ateliers de Paris) pour les métiers de l’artisanat, de la mode et du design. Cet incubateur a vu le jour dans un immeuble situé rue du Faubourg-Saint-Antoine, qui appartenait à Jean-Paul Gaultier, le célèbre couturier. Lorsque j’ai rencontré son équipe, je leur ai expliqué notre projet d’y installer un incubateur pour les jeunes talents. Jean-Paul Gaultier lui-même, touché par cette initiative, a fait un geste magnifique : il a accepté de vendre l’immeuble à la ville de Paris sans bénéfice, au prix auquel il l’avait acheté. Ce fut un très beau geste de sa part, exemplaire dans le milieu de la mode.
Cet incubateur, existe toujours. Il accueille une trentaine de jeunes créateurs tous les deux ans. Ces talents sont sélectionnés par un jury de professionnels et de spécialistes, uniquement sur la base de leurs projets. Il n’y a pas de critère d’âge, de nationalité ou d’origine, l’essentiel étant de présenter des idées innovantes et prometteuses pour l’avenir. C’est passionnant de voir ces projets naître et évoluer.
Depuis toutes ces années, cet incubateur continue de soutenir et d’accompagner les jeunes talents, contribuant à maintenir Paris comme une capitale dynamique de l’artisanat, de la mode et du design.
Il y a plus de 250 jeunes qui sont passés par là. Cela représente désormais toute une génération, voire plusieurs générations, de jeunes artisans qui se connaissent, car ils ont vécu et travaillé ensemble pendant deux ans. Ils s’entraident, échangent leurs savoir-faire et créent des synergies.
La Ville de Paris prend-elle des mesures fortes pour soutenir l’artisanat ?
Oui! À Paris, nous avons racheté des immeubles pour y installer d’autres ateliers. Nous avons sauvé des ateliers situés dans les cours intérieures, ces espaces souvent cachés mais si précieux pour les artisans.
Le monde de l’artisanat fait face à des défis majeurs, notamment en raison des prix élevés de l’immobilier. C’est pourquoi la mairie de Paris a mis en place des mesures pour maintenir des loyers accessibles, adaptés aux revenus des artisans.
En parallèle, la mairie travaille en étroite collaboration avec les écoles, qu’il s’agisse d’écoles de mode, de design ou d’autres formations artistiques. L’objectif est de préserver et de renforcer cet enseignement à Paris, en s’assurant que les jeunes générations puissent continuer à apprendre et à pratiquer ces métiers d’art essentiels à l’identité culturelle de la ville.
Pourquoi avez-vous créé la fondation ?
Les aides, de temps en temps, ne suffisent pas. Parfois, les coûts sont tout simplement trop élevés, et c’est là que nous intervenons. Lorsque j’étais à la mairie, j’ai créé un fonds de dotation, c’est-à-dire un fonds de financement dédié à soutenir ces jeunes artisans qui s’installent et se développent.
Ces jeunes font souvent face à des difficultés, notamment lorsqu’ils débutent. En général, ils travaillent dans de petits ateliers, souvent de 10 à 20 m², pas plus. Ensuite, ils doivent investir dans des machines, des outils, et c’est là que les banques ne les aident pas beaucoup. Pour une banque, il est compliqué de soutenir des jeunes artisans qui n’ont pas encore de stabilité financière. C’est pourquoi nous essayons de les aider autant que possible.
La mairie, de son côté, les aide à trouver des locaux adaptés à leurs besoins. Nous, à travers le fonds de dotation, nous nous concentrons sur la transmission des savoir-faire. Par exemple, nous soutenons financièrement les jeunes qui souhaitent apprendre un métier précis, un métier qui n’est plus enseigné dans les écoles. Ces métiers, on ne les trouve plus que dans les ateliers.
Concrètement, nous versons 12 000 € par an à un jeune qui apprend un de ces métiers dans un atelier. Cela lui permet de se former tout en subvenant à ses besoins, car il doit bien vivre, évidemment. Grâce à cela, nous pouvons sauver des métiers qui, autrement, risqueraient de disparaître.
Ces métiers sont variés : ils peuvent concerner la mode, l’instrument de musique, la gravure, et bien d’autres domaines. Ce sont des métiers très précis, très pointus, qui demandent des années d’apprentissage. Ce sont des métiers d’excellence, extrêmement exigeants, mais aussi essentiels pour préserver notre patrimoine culturel.
Ainsi, nous aidons ces jeunes artisans à s’installer, à se former et à perpétuer ces savoir-faire uniques. L’objectif est que Paris reste, aujourd’hui et demain, un lieu où ces métiers d’art continuent de vivre et de rayonner.
Travailler avec ces jeunes est passionnant, car ils innovent sans cesse et repoussent les limites de la création. Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, il est crucial de préserver l’intelligence de la main, qui crée des objets uniques et empreints de poésie.
Comment voyez-vous l’artisanat chinois ?
Ce sujet m’amuse beaucoup. Après tout, les Chinois viennent souvent à Paris. J’ai eu l’occasion d’échanger avec eux. Leur fabrication textile est d’une grande finesse et d’une qualité remarquable. Cependant, ils cherchent souvent à rencontrer des créateurs français, à comprendre pourquoi la France, et Paris en particulier, est une référence mondiale en matière de créativité et d’artisanat. C’est un sujet qui me passionne.
En Chine, il existe une histoire artisanale incroyable, notamment à l’époque des empereurs, où les artisans étaient parmi les plus talentueux du monde. Aujourd’hui encore, certains travaux chinois se distinguent par une précision et un raffinement exceptionnel, notamment dans certaines matières spécifiques.
Cependant, il faut reconnaître qu’il manque parfois un peu de créativité dans ces savoir-faire. Les artisans chinois ont tendance à reproduire des modèles anciens. Bien sûr, en France, nous restaurons nos œuvres d’époque, mais nous avons toujours cette envie d’aller plus loin, d’innover et de créer quelque chose de nouveau.
Pour les créateurs français, il est également enrichissant de découvrir d’autres pays, comme la Chine, et de créer un dialogue entre la créativité française et les autres savoir-faire. C’est justement cette spécificité française qui est intéressante à observer : la manière dont notre créativité peut s’associer à d’autres traditions, comme celles de la Chine.
Comment la richesse des influences culturelles, contribue-t-elle à l’évolution de la mode française à Paris ?
En effet, les créations à Paris sont toujours interconnectées. Dans le domaine de la mode, l’inspiration provenant des différents pays constitue l’une des sources majeures de la mode française. Il suffit de regarder autour de soi pour constater à quel point cela est fascinant. Les couturiers français ont souvent une connaissance approfondie de l’histoire de l’art et de la couture dans le monde entier.
Particulièrement en Orient et en Extrême-Orient, notamment en Chine, il existe une richesse inestimable qui a marqué l’histoire de la mode française. Par exemple, à l’époque de Louis XIV, il y a eu un véritable engouement pour l’art chinois en Occident. Pendant longtemps, des objets tels que des faïences, des porcelaines et des laques ont été importés et admirés. Ces pièces, symboles de raffinement et d’exotisme, étaient des objets de passion, presque une obsession, et se vendaient à des prix très élevés. Des musées, comme le musée des Arts asiatiques ou d’autres établissements spécialisés dans l’art extrême-oriental, mettent en avant ces échanges culturels.
Mais l’inspiration ne s’arrête pas là : elle provient également d’autres régions, comme l’Afrique, par exemple. Des créateurs comme Imane Ayissi, originaire du Cameroun, apportent une identité unique et une forme d’inspiration qui enrichit le paysage créatif en France. Les tissus traditionnels et les techniques artisanales africaines trouvent une nouvelle vie dans les collections parisiennes, créant un dialogue entre tradition et modernité.
En intégrant ces éléments culturels, la mode française ne perd pas son identité ; au contraire, elle la renforce en montrant sa capacité à s’adapter et à évoluer. Paris devient ainsi un laboratoire où les traditions du monde entier se rencontrent, se mélangent et donnent naissance à quelque chose de nouveau et d’unique.
Interview: Wendy
Texte: Hervé
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Publication – Mode
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06 / 2024

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