Imane Ayissi et Jean-Marc Chauve incarnent une alliance rare : celle d’une vision artistique profondément sensible et d’un regard structurant, d’un geste instinctif encadré par une stratégie réfléchie.
Une alliance rare
entre vision, créativité et complémentarité
Artiste instinctif, Imane Ayissi puise son inspiration dans ses racines africaines, dans les tissus traditionnels et les danses. Il compose une mode vibrante, expressive, habitée par la mémoire et l’émotion.

Imane Ayissi
Jean-Marc Chauve, quant à lui, structure, affine, construit. Il veille à la cohérence de chaque collection, au sens du récit et à l’équilibre entre la création artistique et les enjeux contemporains — durabilité, sobriété, éthique.

Jean-Marc Chauve
Leur collaboration donne naissance à une entité créative unique, portée par deux regards singuliers mais profondément complémentaires.
Ensemble, ils défendent une mode consciente, éloignée des rythmes effrénés de l’industrie. Leur démarche valorise les savoir-faire ancestraux tout en intégrant des matériaux innovants à faible impact environnemental.
Au musée Victor Hugo, Imane Ayissi et Jean-Marc Chauve ont confié à Airs de Paris leur vision d’une haute couture pensée comme un art vivant, où se mêlent cultures, savoir-faire et imaginaires.

Comment définiriez-vous votre collaboration ?
Imane Ayissi :
Notre collaboration se définit avant tout par la complémentarité : nous avons chacun des visions différentes, mais elles se complètent parfaitement. C’est une fusion à la fois souple et exigeante, où chacun apporte sa sensibilité et son expertise.
Pour ma part, je viens du Cameroun, un pays et un continent dont la culture est très différente de celle de l’Europe et de la France. Pourtant, dès l’enfance, la culture française s’est imprégnée en nous, notamment à travers la langue, que l’on apprend à l’école mais aussi dans la vie quotidienne.
Beaucoup de Français l’ignorent, mais dans de nombreux pays africains, le français est une langue vivante et créative, que j’aime façonner à ma manière, en la mêlant à ma langue natale et à ma propre vision du monde.
Dans notre travail, cette diversité se ressent : chacun de nous a sa façon de voir les choses, et c’est ce qui rend notre collaboration si riche. Jean-Marc, par exemple, apporte une grande rigueur et une attention minutieuse aux détails, essentielle dans l’univers du luxe. Je crois que la fusion de nos deux univers donne naissance à quelque chose d’unique, où nos différences deviennent une véritable force.
Jean-Marc Chauve:
Au départ, nos rôles sont assez bien définis : Imane est celui qui imagine, qui raconte les histoires qu’il souhaite transmettre à travers ses créations. Moi, je suis celui qui donne corps à ces récits, qui les traduit en vêtements, en pièces concrètes. En somme, il rêve, et je réfléchis à la manière de rendre ce rêve réalisable techniquement, logistiquement, jusque dans la relation avec les fournisseurs.
Mais rapidement, les frontières s’estompent. On discute, on échange, et c’est dans ce dialogue constant que la magie opère. Une collection naît de ce va-et-vient créatif. Pourtant, notre travail ne s’arrête pas là.
Bien sûr, les défilés et les présentations sont les facettes les plus visibles de notre univers, mais l’essentiel se joue ailleurs : dans la confection de pièces uniques pour des clientes, dans la concrétisation du vêtement au quotidien. Cette dimension, plus discrète, est peut-être la plus essentielle à nos yeux.
Là encore, nos compétences se complètent parfaitement : Imane porte la vision, l’élan artistique ; moi, je m’occupe de la réalisation concrète, de l’adaptation à la silhouette, au confort, au style de vie. Je fais le lien entre le rêve du podium et la réalité du porté.
Comprendre ce que l’on veut vraiment exprimer est fondamental. Avoir des idées, c’est bien, mais encore faut-il savoir quelle histoire on souhaite réellement raconter. Alors, on esquisse, on dessine, on teste…
Ce sont des vêtements qui doivent parler, émouvoir, vivre. Et parfois, cela demande un vrai travail de fond entre nous : il y a des jours où tout coule de source, et d’autres où il me faut du temps pour saisir pleinement le concept, afin de pouvoir juger de sa faisabilité, sans jamais trahir l’intention initiale.

Comment conciliez-vous l’héritage africain et le luxe français ?
Imane Ayissi :
Cette fusion est, pour moi, absolument essentielle. J’ai à cœur de façonner ces influences à ma manière, en les faisant dialoguer avec mon histoire personnelle. Je vis à Paris, une ville que j’aime profondément, tout comme la culture française. Mais cela ne signifie en rien renier mes origines. Ma culture camerounaise et, plus largement, africaine , demeure au cœur de ma démarche. L’Afrique n’est pas un pays, mais un continent d’une richesse inouïe, aux identités multiples, que j’explore avec passion.
On parle souvent, politiquement, « d’intégration » comme si cela impliquait l’effacement de soi. Pour moi, c’est exactement l’inverse : il s’agit de respecter la culture du lieu où l’on vit, tout en affirmant et en partageant la sienne.
Je continue encore aujourd’hui à découvrir des traditions africaines, comme les étoffes Mqali du Sénégal ou du Gabon, dont j’étudie les significations, les techniques de tissage, les usages rituels et symboliques.
Fusionner cet héritage avec les codes du luxe français, c’est affirmer que ce dialogue est non seulement possible, mais fécond. La mode devient alors un espace de rencontre, une vitrine vivante, à la fois culturelle et politique, entre passé et futur, entre racines et innovations.
Trop de gens ignorent encore ces cultures, y compris entre Africains ou entre Français. Il y a tant à apprendre, à transmettre. À travers la haute couture, je joue avec ces codes, je les rends visibles. C’est un travail sérieux, mais aussi un immense terrain de jeu créatif — un lieu de liberté.
Jean-Marc Chauve:
Je dirais que… cela peut sembler complexe au premier abord, mais en réalité, ça ne l’est pas du tout. C’est même le reflet fidèle du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui : des personnes nées dans un pays, vivant dans un autre, façonnant leur identité au croisement de plusieurs cultures. Ce mélange, cette hybridité, sont devenus la norme, et c’est de cette diversité que naît la nouveauté.
La mode, par essence, s’en nourrit. Puiser son inspiration dans toutes les cultures, les histoires, les territoires… c’est inscrit dans son ADN.
Dans notre cas, il s’agit de faire dialoguer les traditions et récits africains avec l’exigence du savoir-faire parisien. Mais cela pourrait s’appliquer à bien d’autres influences. Ce n’est pas un obstacle, mais au contraire, une richesse.
La difficulté ne réside pas dans le mélange culturel. Bien sûr, il y a des ajustements techniques à faire — comme adapter le poids ou la texture de certains textiles, ou réinterpréter des usages traditionnels pour qu’ils trouvent leur place dans une silhouette contemporaine. Mais ce sont des défis passionnants, jamais bloquants.
C’est là toute la force de la mode : sa capacité à créer de l’harmonie à partir d’éléments en apparence opposés. Elle transforme les contrastes en dialogue, les différences en matière à innover.

Quel a été le plus grand défi de l’aventure Imane Ayissi ?
Imane Ayissi :
Le plus grand défi ? C’est sans doute le commencement de chaque collection. Créer, c’est toujours repartir de zéro. Il faut trouver les moyens financiers, l’inspiration juste, établir les bonnes collaborations… Et rien n’est jamais garanti, jusqu’à la dernière minute. Ce sont des moments intenses, chargés en tension, en énergie, en travail. Mille choses à gérer en même temps, parfois dans l’incertitude.
Comme dans toute carrière artistique, il y a eu des hauts et des bas — c’est naturel. Mais ce qui compte, c’est l’endurance : la capacité à tenir dans le temps, à continuer malgré les doutes, les obstacles, les remises en question.
L’un des plus grands défis a été, sans aucun doute, l’intégration au calendrier officiel de la haute couture. Ce n’était pas acquis, surtout en tant que créateur africain. Il a fallu franchir de nombreuses barrières, convaincre, prouver, encore et encore. Mais chaque épreuve a été une étape, chaque défi relevé nous a permis d’avancer, de nous affirmer, de grandir. Aujourd’hui, cette reconnaissance porte en elle tout ce chemin parcouru.

Votre maison s’engage pour une mode écologique. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Jean-Marc Chauve:
C’est en effet une question centrale pour nous. Notre dernière collection se voulait presque un manifeste sur ce sujet. Comme beaucoup, nous sommes profondément préoccupés par l’état de la planète : réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, pollution des sols, des rivières et des océans… La mode, malheureusement, fait partie du problème.
Et même si nous aimons passionnément ce métier, cette passion ne peut en aucun cas justifier de nuire à l’environnement. C’est pourquoi nous nous efforçons, autant que possible, de concilier création artistique et exigence écologique. Ce n’est pas toujours simple, car les défis techniques sont nombreux. D’abord, il faut savoir distinguer ce qui est réellement durable — ce n’est pas toujours évident. Ensuite, les contraintes de production, les matières disponibles, et l’absence de solutions totalement vertes compliquent la tâche.
Nous avons cependant des convictions claires. En tant que maison de couture à production limitée, notre empreinte carbone reste modeste, mais nous restons très attentifs à la pollution textile. Saviez-vous que les vêtements invendus ou jetés en Europe sont massivement envoyés en Afrique ? Certains sont revendus, d’autres finissent dans des décharges à ciel ouvert ou sur des plages, où les fibres synthétiques mettent des centaines d’années à se dégrader.
Face à cela, nous privilégions systématiquement les fibres naturelles, biodégradables même en fin de vie. Nous écartons autant que possible les matières synthétiques, bien que certains éléments — comme la dentelle ou les ornements brillants — posent encore problème. Il n’existe pas encore d’alternatives parfaitement écologiques, mais nous restons en veille active, dans l’espoir que l’innovation apportera des solutions viables.
C’est un chemin complexe mais nécessaire. Même les grandes maisons, pourtant mieux armées, peinent à opérer cette transition. Pour nous, il s’agit avant tout d’une éducation collective : chacun, à son niveau, doit prendre conscience de l’urgence. Les signes sont là : pluies diluviennes, dérèglements climatiques, inondations à répétition… La nature nous parle. À nous d’apprendre à écouter, à comprendre et surtout, à agir.
Nous faisons de notre mieux, avec lucidité mais aussi avec détermination. Ce n’est pas toujours facile, notamment en raison des coûts supplémentaires que cela implique. Mais nous croyons profondément à cette démarche. Au fond, c’est une question de respect, d’éthique, et d’amour pour le vivant.

Pourquoi avoir choisi la nature comme thème pour votre nouvelle collection ?
Imane Ayissi :
La nature nous parle, de plus en plus fort. Les pluies diluviennes, les inondations, les dérèglements que nous observons sont des signaux puissants. Et en tant que créateur, ces bouleversements résonnent profondément en moi. C’est devenu une évidence : il fallait que cette collection dialogue avec la nature, non pas comme un simple décor, mais comme une source d’inspiration et de réflexion.
Cette démarche a été nourrie par des rencontres marquantes. L’une d’elles, avec Aline, une artiste française spécialisée dans les narcisses en porcelaine, a été particulièrement révélatrice. Son savoir-faire est d’une précision rare. Travailler avec elle, c’était entrer dans un univers délicat, presque sacré. Il y a dans le façonnage de la porcelaine une musicalité, une sensibilité tactile — c’est une matière vivante, qui « chante » sous les doigts, mais qui peut se briser au moindre geste mal dosé. Observer son processus créatif, voir ces fleurs préparées, modelées, puis brodées avec une délicatesse presque chorégraphique… c’était tout simplement fascinant.
J’ai aussi redécouvert la laine française, et ce fut une révélation sensorielle. Une matière que je croyais connaître, mais que j’ai appris à ressentir différemment. Son toucher m’a inspiré des usages inattendus, jusqu’à la création de boucles d’oreilles… chauffantes ! Ce lien tactile avec la matière m’a ouvert de nouvelles voies de création.
Ces expériences ont été bien plus que techniques ou esthétiques. Elles m’ont rappelé une chose essentielle : la création, lorsqu’elle est authentique, naît du respect profond pour la nature. Des artistes comme Aline ne travaillent pas contre la matière, elles l’écoutent, la laissent s’exprimer. Et cette posture humble, patiente, m’émeut profondément.
Aujourd’hui, nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était. La nature nous offre ses ressources avec une générosité incroyable, mais cette générosité n’est pas infinie. Il est temps de raconter une nouvelle histoire, où la beauté ne naît plus de l’excès, mais du soin apporté à chaque geste, à chaque matériau.
Chaque fleur de porcelaine, chaque brin de laine, nous rappelle cette vérité simple et puissante : la beauté naît du respect.

Pour cette collection, vous avez utilisé du brocart de Chine. Quelle en a été l’inspiration, et quel regard portez-vous sur cette expérience ?
Imane Ayissi :
Le brocart de Chine est une matière d’une beauté rare, riche en histoire et en symboles. Nous avons fait tisser un motif spécialement pour cette collection, ce qui en soi était déjà un privilège. J’avais en tête une texture et un rendu très précis… et je dois dire qu’à la réception, j’ai été un peu surpris. Certains détails du tissage ne correspondaient pas exactement à mes attentes initiales. Il y a eu une légère déception, oui, mais aussi une envie de relever le défi.
La réalisation de la robe avec ce tissu n’a pas été simple. C’est une matière noble, mais exigeante. Nous avons dû composer avec ses contraintes techniques. Le plus grand obstacle, cela dit, a été le temps. La collaboration avec le fabricant s’est déroulée dans l’urgence : délais très serrés, quantités limitées, peu de marges d’ajustement. C’était une véritable course contre la montre !
Malgré ces difficultés, le résultat final nous satisfait pleinement. Nous avons réussi à créer une pièce forte, qui incarne notre vision. Cette expérience reste donc globalement positive, même si elle met aussi en lumière l’importance d’un dialogue plus étroit et d’un calendrier mieux maîtrisé pour les futures collaborations. Il y a toujours matière à améliorer — et c’est aussi ce qui rend notre métier passionnant.
Jean-Marc Chauve:
L’idée fondatrice de cette collection était d’explorer différentes techniques et savoir-faire artisanaux, notamment ceux inspirés de la nature. Le brocart, par exemple, s’est imposé comme une évidence : cette technique de tissage complexe permet de faire émerger des motifs — en l’occurrence floraux — avec une grande profondeur visuelle et symbolique. C’est un art ancien, que l’on retrouve autant dans la tradition française que chinoise, et qui trouve toute sa place dans l’univers raffiné de la haute couture.
Nous étions particulièrement enthousiastes à l’idée de travailler cette matière et de collaborer avec un fabricant pour développer des motifs exclusifs. Cette démarche s’inscrit pleinement dans notre philosophie de la fusion culturelle. Il ne s’agit pas seulement de tisser des liens entre l’Afrique et Paris, mais d’ouvrir un dialogue plus large entre les cultures africaines et le reste du monde.
L’intégration d’éléments issus des traditions chinoises, par exemple, nous passionne tout particulièrement. C’est ce croisement — respectueux et créatif — entre les héritages culturels, qui donne tout son sens et toute sa richesse à notre travail. Ce n’est pas une juxtaposition, mais une véritable conversation textile, visuelle, émotionnelle.

Collaboration : la porcelaine revisitée
La porcelaine, longtemps symbole historique des échanges culturels entre l’Orient et l’Occident, trouve aujourd’hui une nouvelle jeunesse au sein de la maison de couture Imane Ayissi.
Dans un dialogue artistique inédit, Imane Ayissi s’est associé à Aline Putot, artiste passionnée par la matière et ses vibrations, pour réinventer cette tradition millénaire avec modernité et sensibilité.

Aline Putot
Pour la nouvelle collection, ils ont puisé leur inspiration dans les dessins élégants de Wangyin, artiste et diplomate chinois reconnu, dont les motifs délicats incarnent la finesse et la profondeur des arts chinois.
Le fruit de cette collaboration est une collection de pièces uniques qui mêlent avec subtilité innovation contemporaine et respect des savoir-faire ancestraux.
Comment avez-vous collaboré ensemble ?
Aline Putot :
Ce qui me fascine, c’est la manière dont la vie nous réserve parfois des rencontres inattendues, presque comme un heureux hasard.
Je suis profondément attentive aux matières et à leur toucher, cherchant toujours à y insuffler une émotion, une vibration unique. Pour moi, la porcelaine dépasse la simple matière : elle est une sensation, un souffle, une vibration presque sonore. Ce qui me touche le plus, c’est lorsque les gens perçoivent spontanément ce que j’ai voulu transmettre, sans que j’aie besoin de l’expliquer.
La nature nous enseigne cela : chaque année, elle renaît, elle revient. C’est une forme de résilience que j’essaie de traduire à travers mon travail.
Par exemple, dans les petites pierres que j’ai intégrées, il s’agit d’oxydes de rubis, symboles puissants de force et de renaissance. J’aime glisser ces touches subtiles, presque invisibles, que seuls les plus sensibles peuvent percevoir. C’est souvent surprenant de constater à quel point cette émotion se transmet sans un mot.
Prenons cette laine feutrée : à l’état sec, elle semble ordinaire, mais dès qu’elle s’humidifie, elle révèle des graminées — vestiges des champs où ont pâturé des agneaux heureux. Cette laine raconte une histoire : celle d’une matière française longtemps délaissée, qui aujourd’hui permet à de petits éleveurs en difficulté de préserver leur savoir-faire et leur mode de vie. Créer des boucles d’oreilles avec cette laine, c’était rendre hommage à ce cycle naturel, à cette résilience.
J’entretiens un lien très fort avec la matière. Lorsque je feutre, je frappe la laine — mais jamais avec force : c’est un geste rythmé, presque comme un jeu de tambour. Un dialogue se crée entre mes mains et la matière.
Ce contact direct, brut, presque instinctif, est ce qui m’intéresse le plus : une connexion profonde qui dépasse l’apparence première des choses.
Jean-Marc Chauve :
Quand tu dis qu’il n’y a pas de hasard… Peut-être que si, mais en tout cas, cette rencontre est tombée au moment parfait.
Nous avions envie de mettre la nature au cœur de notre démarche, et même si nous connaissions déjà certains aspects de son travail, la découverte de ses créations autour du feutre et de la porcelaine, avec ce contraste saisissant, a été une révélation. Il y avait quelque chose de très puissant, même sur un plan ethnique, qui résonnait profondément avec l’histoire de la nature que nous voulions raconter.
Ce qui est passionnant avec la couture, c’est qu’elle nous offre la liberté d’explorer des terrains un peu hors des sentiers battus de la mode. On reste dans cet univers, mais avec une créativité beaucoup plus libre. Là, on était justement un peu à côté — ce n’était plus seulement du textile classique.
Ce type de création ne s’intègre pas facilement dans une collection commerciale traditionnelle, mais ici, nous avons saisi l’opportunité d’explorer des savoir-faire marginaux, parfois éloignés, mais d’une beauté intense.
Cela nous a permis d’imaginer des pièces qui flirtent avec la frontière entre vêtement et sculpture. La porcelaine, évidemment, est magnifique mais aussi fragile — ce ne sont pas des pièces qu’on porte pour faire ses courses !
Alors oui, ce qui était fort, c’était cette capacité à repousser les limites de la mode, à déborder ses frontières et à ouvrir un véritable espace de liberté et de création pure.
Imane Ayissi :
Travailler à partir de matières brutes, parfois très rustiques, et chercher à les sublimer représente un véritable défi. J’ai vu Aline manipuler la porcelaine avec une grande délicatesse, façonnant des fleurs qu’elle a ensuite intégrées à la laine… C’était d’une subtilité remarquable.
Lorsque Aline a terminé son travail sur la laine et nous a envoyé les pièces à intégrer, il a fallu les étudier, les manipuler, les comprendre. Nous n’avions pas de modèle dessiné au préalable, donc il a fallu, de manière intuitive, trouver comment les adapter. Par exemple, au départ, nous pensions doubler la laine, mais nous avons finalement choisi de ne pas le faire pour éviter tout gâchis. C’est ce qui rendait le processus si intéressant : une démarche de création pure, brute, instinctive.
On percevait nettement les lignes de couture, la coupe, le patronage — tout cela avec une transparence et une sincérité touchante. Les petites finitions faites main apportaient une dimension artisanale très forte. Ce n’était plus de la simple couture, mais presque une broderie en porcelaine.
Ce qui était également passionnant, c’est que, même avec un croquis de départ, il arrivait que nous devions nous en éloigner. Par exemple, la veille de la présentation, nous avons dû repenser entièrement le graphisme pour renforcer l’impact visuel, le rendre plus puissant, plus graphique. En haute couture, il est fréquent de ne pas suivre le dessin à la lettre : il faut savoir s’adapter, improviser, trouver de nouvelles solutions quand les premières ne fonctionnent pas.
C’est précisément cette audace, cette capacité à oser, que je trouve à la fois belle et stimulante dans ce travail.
Avez-vous rencontré des difficultés ?
Imane Ayissi :
Toutes les matières que je travaille — y compris les êtres humains — j’ai besoin de les ressentir. Pour moi, le feeling, le contact, c’est essentiel. Que ce soit avec un tissu ou avec une personne, il faut qu’il y ait une connexion, une résonance.
Je teste souvent les matières directement sur moi ou sur des mannequins vivants. Ce n’est pas seulement une question technique : il faut qu’un véritable dialogue s’installe entre la matière et moi. Et avec les personnes, c’est la même chose. J’ai besoin de sentir qu’on est sur la même longueur d’onde. Sinon, ça ne peut pas fonctionner.
Alors bien sûr, il peut y avoir des malentendus, des tensions, des ajustements à faire… mais tout cela reste secondaire. Ce qui compte, à la base, c’est cette connexion intuitive.
Beaucoup de gens imaginent qu’une collaboration artistique se déroule toujours dans une harmonie parfaite, que tout est fluide et sans accroc. Mais la réalité est toute autre. Dans notre projet, il y a eu des moments de tension, des urgences, des prises de tête. Je me souviens très bien d’un échange particulièrement vif avec Aline, la veille du rendu final ! On s’est dit les choses franchement — mais c’était nécessaire.
Parce que créer, c’est aussi ça : affronter les imprévus, chercher des solutions ensemble, parfois dans l’urgence. Et au fond, ces tensions font partie intégrante du processus créatif. Elles montrent qu’on est engagé, qu’on y croit, qu’on veut aller au bout.
Aline Putot :
On traverse des difficultés, bien sûr. Mais il faut apprendre à se relever, à rester debout, à puiser sa force en soi.
Après tout ce que j’ai vécu, je n’appelle plus vraiment ça des « problèmes ». Pour moi, ce ne sont pas des obstacles au sens dramatique — c’est simplement… la vie.
Créer, que ce soit une collection ou une sculpture, c’est toujours plonger dans l’inconnu. On avance à tâtons, on fait face à des imprévus, des résistances, des limites. Certains appellent ça des problèmes. Mais si l’on passe son temps à les nommer ainsi, on finit par s’enliser, par perdre l’élan.
Moi, je préfère les voir comme des questionnements, des étapes nécessaires dans un processus de création. Ce qui compte, c’est qu’on ait en nous les ressources — la créativité, l’intuition, la sensibilité — pour trouver des réponses.
C’est justement ce cheminement, cette recherche, cette manière d’inventer des solutions, qui rend le travail passionnant. C’est là que réside l’énergie vitale de la création.

Interview : Maria
Photo: Alexis et Olivia
Rédaction: Hervé
Remerciement :
Stockman
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Magazine digital: 2025 – Eté
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