Dans le cadre de la Rencontre Interculturelle au musée Victor Hugo, Guadalupe Martin-Pino, jeune virtuose de la guitare du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, a offert au public une escapade musicale aux couleurs du monde.
Sur scène, guitare en mains, elle n’a pas simplement interprété des œuvres : elle a raconté des histoires, évoqué des paysages lointains, et fait vibrer un dialogue entre les cultures à travers chaque note.
En mêlant les sonorités d’Espagne, d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe de l’Est, Guadalupe a brillamment démontré que la guitare dépasse son rôle d’instrument. Elle devient un véritable pont entre les peuples, un langage universel et sensible, capable d’exprimer ce que les mots peinent parfois à dire. Elle a partagé sa passion pour la guitare avec Airs de Paris.

Quel a été le point de départ de ce programme ?
Je me suis inspirée de la créativité multiculturelle de Victor Hugo. Étant tout près de sa maison, cet événement s’inscrit naturellement dans le prolongement de son esprit d’ouverture et de curiosité pour les cultures du monde.
Victor Hugo nourrissait un véritable intérêt pour l’Extrême-Orient, mais aussi pour l’Espagne, où il a vécu pendant un an — une expérience qui l’a profondément marqué. Il écrivait d’ailleurs : « L’Espagne, ce beau pays dont la langue est faite pour ma voix ». Je trouve cette phrase magnifique.
C’est cette curiosité envers l’ailleurs qui m’a guidée dans la création de ce programme. J’ai voulu mettre en valeur l’universalité de la guitare, un instrument que l’on retrouve dans de nombreuses cultures, et qui se prête à une grande diversité de styles.
Le programme comprend ainsi des œuvres de compositeurs du monde entier : des pièces brésiliennes, japonaises, espagnoles, sud-américaines…
Par exemple, une pièce japonaise inspirée des cinq couleurs traditionnelles, transformée en une œuvre classique, ou encore deux magnifiques œuvres espagnoles, ainsi qu’une pièce venue du Paraguay.
À travers cette sélection, j’ai souhaité célébrer la richesse et la diversité de la guitare, mais aussi rendre hommage à cette curiosité passionnée pour le monde que Victor Hugo incarnait si bien.
Comment construisez-vous vos programmes ?
Cela dépend vraiment de chaque événement. Je conçois mes programmes sur mesure, en fonction du contexte dans lequel je vais jouer.
Par exemple, pour cette rencontre interculturelle, nous avions échangé ensemble sur l’idée d’un lien fort avec la diversité culturelle et l’héritage de Victor Hugo. Cela m’a permis de sélectionner des pièces en cohérence avec ce thème.
J’ai un répertoire très vaste — si je devais tout jouer, cela prendrait des heures ! Mais justement, cette richesse me permet de choisir des œuvres précises, en lien avec le message que je souhaite transmettre.
Ensuite, je construis le programme comme une sorte de mosaïque : chaque pièce doit trouver sa place, il y a une vraie logique d’ensemble. L’ordre des morceaux est très important — on ne peut pas enchaîner n’importe quoi, n’importe comment.
Il faut qu’il y ait une continuité, une progression sensible, même si les pièces viennent de traditions très différentes. C’est un peu un travail d’artisan, dans l’atelier, qui ajuste, polit, assemble… Et c’est une étape que j’adore.
Quand il n’y a pas de consignes spécifiques, je pars souvent d’un thème ou d’une curiosité personnelle. Une envie d’explorer une culture, une idée, un son…
Et je construis tout un programme autour de ça. C’est passionnant, mais aussi très exigeant : cela demande beaucoup de recherche, d’écoute, et d’intuition.
Avez-vous une période musicale que vous préférez ?
C’est une très bonne question… mais aussi une question difficile ! Le répertoire pour guitare est très vaste — il commence dès la Renaissance, donc à partir du XVIe siècle. On a vraiment un immense choix, et personnellement, j’aime toutes les époques.
Ce qui est formidable au Conservatoire, c’est qu’on nous pousse à explorer toutes les facettes du répertoire. Même si nous nous concentrons principalement sur les musiques dites « classiques », nous abordons toutes les périodes, de manière très complète.
Je peux dire qu’il n’y a pas une seule époque que je n’aime pas. Mais en ce moment, ce qui me passionne particulièrement, c’est la musique espagnole du début du XXe siècle, une période qu’on appelle la Edad de Plata — « l’Âge d’Argent ».
C’est une époque peu connue, mais d’une incroyable richesse culturelle. En Espagne, à ce moment-là, une génération d’artistes — musiciens, peintres, poètes — formaient une communauté très soudée, créant ensemble, s’influençant mutuellement. Il y avait une vraie effervescence artistique.
Le compositeur le plus célèbre de cette époque, c’est Manuel de Falla, qui a d’ailleurs été une figure tutélaire pour beaucoup. Mais il y avait aussi des noms comme Joaquín Rodrigo, Federico Mompou, ou encore Julián Bautista, García Ascot, etc. Ce sont des musiciens très importants en Espagne, mais encore trop méconnus en France.
Pour mon mémoire de fin d’études au CNSMDP, j’ai construit tout un programme autour de cette période. Cela m’a demandé beaucoup de recherches, et même plusieurs voyages à Madrid, à la Bibliothèque Nationale, pour consulter les archives, retrouver des manuscrits oubliés…
J’aime vraiment ce travail de redécouverte, d’exploration d’un répertoire moins joué. Cela donne un sens supplémentaire à l’interprétation : on devient presque un passeur entre le passé et le présent.
Pourquoi avoir choisi Paris pour poursuivre vos études ?
Je suis venue à Paris pour faire mon master, après avoir obtenu ma licence en Espagne . Ce qui m’a motivée à venir en France, c’est le niveau très élevé de l’enseignement de la guitare classique.
Aujourd’hui, je pense que la France est en avance sur l’Espagne dans ce domaine, notamment grâce à l’excellence de ses conservatoires, comme le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Pour une musicienne classique, étudier ici est un véritable atout, surtout si l’on souhaite ensuite avoir une carrière internationale.
Et puis… Paris, c’est Paris ! Une ville incroyablement vivante culturellement, où l’on peut assister à des concerts tous les soirs, découvrir des musiciens extraordinaires, s’inspirer constamment.
La France est aussi un pays où la musique classique a une vraie place dans la société. Beaucoup de grands interprètes que j’admire sont passés par Paris, et on sent que c’est un endroit où l’exigence artistique est prise au sérieux.
En résumé, si l’on a un peu d’ambition et qu’on souhaite se donner toutes les chances pour progresser, Paris est l’endroit idéal.
Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans le monde de la guitare classique ?
Ce que j’aime énormément dans le milieu de la guitare, c’est l’ambiance bienveillante et solidaire qui y règne. Contrairement à d’autres milieux musicaux parfois très compétitifs, celui de la guitare classique est, selon moi, beaucoup plus humain. Il y a un bon esprit entre les musiciens, peu de rivalité, et beaucoup d’entraide.
La guitare est un instrument assez solitaire : on joue souvent seul, ou dans de petites formations comme le duo ou le trio, ce qui crée naturellement une forme de proximité et de solidarité entre guitaristes.
En musique classique, nous ne sommes pas toujours mis en avant autant que d’autres instruments. Pourtant, la guitare possède une richesse incroyable. Peut-être est-ce cette position un peu marginale qui renforce notre cohésion : on se comprend, on se soutient.
Ce que je trouve aussi passionnant, c’est que la guitare est un instrument extrêmement éclectique. Chaque musicien peut explorer un univers très personnel : certains vont vers la musique ancienne, d’autres vers la création contemporaine, ou encore les musiques traditionnelles du monde.
Cela rend la scène très vivante et diverse. Même si nous partageons le même instrument, chacun trace son propre chemin artistique, avec sa sensibilité et ses influences. C’est à la fois inspirant et stimulant.
Est-ce que l’influence du flamenco est présente dans la musique classique espagnole ?
Oui, bien sûr ! C’est une très bonne question. Même si la musique classique et le flamenco sont deux univers distincts, ils ne sont pas hermétiques l’un à l’autre, surtout en Espagne.
Tous les compositeurs classiques espagnols ont, d’une manière ou d’une autre, été influencés par le flamenco, surtout ceux originaires d’Andalousie, où cette musique est profondément enracinée.
Le flamenco ne représente pas toute l’Espagne. Il est très localisé dans le sud . Mais il reste une part essentielle de notre patrimoine culturel. En Espagne, les musiciens classiques grandissent entourés de musique populaire, et cela se ressent dans leurs compositions.
Même lorsque ces compositeurs n’écrivent pas directement pour la guitare, mais plutôt pour le piano ou l’orchestre, le son de la guitare n’est jamais très loin. C’est l’instrument populaire espagnol par excellence, et il imprègne l’imaginaire collectif.
Dans le répertoire classique pour guitare, on entend souvent des échos du flamenco : ce n’est pas du flamenco à proprement parler, mais on perçoit ses couleurs, ses rythmes, ses ornementations. C’est une sorte de parfum, de souffle populaire qui traverse la musique.
Et parfois, cela ne se transmet même pas par écrit, mais de manière orale, par tradition, de génération en génération. C’est ce mélange entre musique savante et traditions populaires qui rend la musique classique espagnole si unique.
Comment les influences ont-elles marqué le répertoire de la guitare classique, notamment dans la musique espagnole du XIXe siècle ?
Il est vrai que l’enseignement de la guitare classique remonte à plusieurs siècles, mais l’instrument tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existait pas encore à la Renaissance. À cette époque, on jouait plutôt d’un « ancêtre » de la guitare : la vihuela, notamment en Espagne, qui était un instrument plus petit, avec une sonorité différente.
L’influence des musiques arabes ou orientales sur le répertoire classique n’est pas toujours évidente ni directe, mais elle est bien réelle, surtout à partir du XIXe siècle. À cette époque, les compositeurs européens étaient fascinés par les cultures dites “exotiques”, comme l’Espagne, le monde arabe ou encore l’Asie. C’est un peu le même esprit que celui de Victor Hugo, qui avait une grande curiosité pour les cultures étrangères.
Dans la musique espagnole en particulier, il y avait une forte tendance à imaginer et à évoquer l’époque où l’Espagne était sous influence musulmane , ce qu’on appelait parfois « l’Espagne arabe ». Cela a donné naissance à un grand nombre d’œuvres qui, sans être forcément composées par des musiciens arabes, s’inspiraient de sonorités andalouses, de gammes orientalisantes, de rythmes caractéristiques du flamenco, etc.
Cette influence se ressent encore aujourd’hui dans le répertoire pour guitare classique : certaines pièces évoquent clairement ces couleurs musicales, avec des gammes et des ornements proches de ceux utilisés dans la musique traditionnelle arabe ou andalouse. Même si cette connexion n’est pas toujours très “académique” ou clairement documentée, elle est présente, vivante, et perceptible à l’oreille.
Pourquoi la guitare ?
C’est venu tout naturellement, en fait. Mon père jouait un peu de la guitare, juste pour le plaisir, à la maison. Ce n’était pas professionnel du tout, mais il en jouait souvent, et donc j’ai grandi en entendant cet instrument au quotidien. J’ai même des photos de moi toute petite, bébé, avec une guitare à côté de moi . Elle faisait presque partie du décor familial !
Quand j’ai eu huit ans, mes parents m’ont demandé si je voulais essayer un instrument. Pour moi, le choix était évident : ce serait la guitare. D’abord parce que c’était ce que je connaissais, ce qui me paraissait familier et naturel. Et puis aussi parce qu’à l’époque, là où j’habitais, il n’y avait pas vraiment d’autres options au conservatoire — c’était guitare classique ou rien.
Donc, sans trop réfléchir, je suis entrée dans cet univers de la guitare classique. À cet âge-là, on ne se pose pas encore la question du style ou du genre musical, on apprend ce qu’on nous donne, avec curiosité et enthousiasme.
Plus tard, j’ai aussi exploré un peu d’autres styles, notamment le jazz, ici à Paris. Mais malgré ça, le son, la richesse, et l’élégance de la guitare classique m’ont toujours profondément marquée. C’est un son qui m’habite, auquel je reviens toujours. C’est un peu comme une voix familière, qu’on ne se lasse jamais d’entendre.

Remerciement :
Marie-Paule Baslé
Conservatoire national Supérieur de Musique et de Danse de Paris
Photo: Alexis
Rédaction: Hervé
Assistantes: Olivia et Maria
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