La sagesse chinoise à travers les proverbes

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La langue chinoise fourmille de proverbes, maximes, dictons. Ces expressions toutes faites, perles de culture ciselées par les siècles, transmettent de manière allégorique et légère des vérités exemplaires et morales. Voici un livre unique « Gemmes de sagesse chinoise », qui nous explique la sagesse chinoise à travers les proverbes.

108 proverbes pour toutes les occasions, condensations de récits légendaires et fabuleux, issus le plus souvent de faits historiques ou directement issus des grands classiques chinois (Confucius, Laozi, Yi Jing, etc.), ces sentences, connues de tous les Chinois, appuyées le plus souvent sur l’évocation d’un événement historique précis, sont en même temps une ouverture à la sagesse chinoise traditionnelle et un éclairage sur l’histoire millénaire de ce grand pays.

Mais ces proverbes sont aussi, pour l’étudiant qui progresse dans l’apprentissage de la langue et de la culture chinoise, comme pour l’homme d’affaires qui s’y rend pour y nouer de fructueuses relations un atout exceptionnel. En effet, ces expressions connues de tous, sont un mode de communication délicat qui permettent d’en dire beaucoup en quelques mots. Ce sont des condensateurs d’intentions et d’expressions.

La sagesse chinoise à travers les proverbes

Pour rendre en français toute la richesse et l’arrière-plan de ces perles de sagesse, il a fallu l’amicale alchimie culturelle qui lie les deux auteurs : l’un chinois venu vivre en France, l’autre français poussé vers la Chine par l’étude du Yi Jing, le vieux classique chinois. Ils ont publié leur ouvrage « Gemmes de sagesse chinoise 108 proverbes pour toutes les occasions » aux Éditions Pacifica en janvier 2020, juste avant le premier confinement.

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L’origine de cet ouvrage

Le savoir, c’est connaître ce qu’on sait et reconnaître ce qu’on ne sait pas (知之知之,不知不知,是知也)

Il y a des milliers d’années, sont nés les proverbes chinois tirés la plupart du temps des faits historiques et des classiques chinois. Chaque proverbe chinois représente le plus souvent un morceau d’Histoire de la Chine.

Un ami, c’est une route, un ennemi, c’est un mur (多个朋友多条路,多个冤家多堵)

En 1918, prenait fin la Première Guerre Mondiale. Parmi tous ceux qui ont contribué à la victoire, deux acteurs sont moins connus : la compagnie des Chemins de Fer du Nord et les centaines de milliers de travailleurs chinois employés par les armées françaises et britanniques. L’ingénieur en chef des Chemins de Fer du Nord était alors un Polytechnicien Paul-Émile JAVARY, né en 1866. Pendant toute la durée du conflit, dormant dans un wagon aménagé, il réussissait à faire circuler jusqu’à 175 trains par jour, parfois même sous le feu de l’ennemi. Ces trains apportant les munitions et les vivres, ramenant les blessés vers l’arrière, ce sont les travailleurs chinois qui les chargeaient, déchargeaient, réparaient, dans des conditions souvent difficiles.

Un voyage de mille lieues commence toujours par le premier pas (千里之行,始于足下)

Le premier pas de l’histoire du partage hebdomadaire de proverbes chinois commence le 4 janvier 2010. A la demande de Roland Bonnepart,directeur des régions SNCF de Paris St Lazare et de Haute et Basse Normandie, NI Jincheng, d’origine chinoise, qui était directeur du développement, commençait à transmettre le premier lundi de 2010 un proverbe chinois par semaine aux membres du comité de direction afin de faire partager sa culture. Le but était aussi d’apporter des éléments de la sagesse chinoise multimillénaire, dans un monde marqué par l’immédiateté. Chaque lundi matin, au début du comité de direction, les membres partageaient d’abord ces éléments de sagesse avant de traiter l’ordre du jour proprement dit. Il s’agissait d’instants riches, utiles et qui ont été appréciés par tous.

L’histoire est une succession de hasards heureux (无巧不成)

La-sagesse-chinoise-a-travers-les-proverbes-4En 2011, NI Jincheng a rencontré au cours d’une conférence au Sénat un sinologue, Cyrille J-D JAVARY le petit-fils de Paul-Émile JAVARY. Ils ont commencé alors à travailler ensemble sur la restitution en français des proverbes de la sagesse chinoise qui étaient, chaque dimanche, diffusés à plusieurs milliers de personnes notamment par le biais de la « lettre de Yantai », une newsletter créée par Michel Humbert depuis la ville de Yantai (Shandong) où il réside depuis une vingtaine d’années.

En 2017, grâce aux encouragements de M. ZHU Renlai, éditeur à Paris, Jincheng NI et Cyrille JAVARY ont commencé à travailler à une version plus travaillée de ces proverbes en se rencontrant régulièrement au cœur du quartier latin, dans un café au nom prédestiné « Les Éditeurs » dont les murs sont tous garnis d’étagères remplies de livres. En souvenir de ces réunions productives, un exemplaire du présent ouvrage y a été glissé.

Prenez trois passants au hasard, il y en aura toujours un qui pourra m’apprendre quelque chose (三人行,必有我).

La sagesse chinoise préconise d’apprendre tout au long de la vie, c’est aussi la conviction des auteurs. Ainsi après trois ans de labeur, leur ouvrage a été édité aux Éditions Pacifica début 2020, permettant à un plus grand nombre des gens d’apprendre la sagesse chinoise.

Pourquoi 108 proverbes ?

Et non pas 100 comme on aurait pu s’y attendre ? Parce que 108 est un chiffre très chinois et tout à fait illustratif du mode de penser propre à l’esprit chinois. Peuple de paysans sédentaire, les Chinois accordent une grande importance à la mesure cyclique du temps. Celle-ci est dominée par le rythme duodénaire qui, dans la Chine traditionnelle était la rythmique des douze heures de la journée (ces heures avaient donc une durée double des heures actuelles, ce qui explique pourquoi ces dernières sont appelées en chinois actuel les « petites heures » 小时xiǎo shí). Ce cycle se projetait dans la rythmique du cycle annuel (les 12 mois de l’année) et également dans la rythmique zodiacale astrologique (retour du même animal tous les 12 ans).

Multiplié par 2 premiers nombres Yin, ce cycle duodénaire donne la division très ancienne des « 24 périodes solaires » qui pendant trois mille ans ont constitué de précieux repères saisonniers pour les agriculteurs.

Multiplié par 3, premier nombre Yang, le cycle de douze produit : 36, emblème numérique de la mise en action d’un cycle complet comme en témoigne le titre d’un ouvrage de stratégie fort apprécié des dirigeants chinois « les 36 stratagèmes ».

Multiplié par 6, nombre du Yin culminant, le cycle de douze produit : 72 qui est le nombre-emblème d’une confrérie bien ordonnée. Confucius avait 72 disciples de premier rang (et 3.000 de second rang) ; chacune des cinq saisons de l’année chinoise comprend 72 jours ; le toit de la majestueuse salle du trône de la Cité Interdite est soutenu par 72 colonnes. Et SUN Wukong, le roi des singes est bien connu de tous les enfants chinois pour ses 72 apparences différentes décrites dans le roman-fleuve « Pèlerinage vers l’Ouest ».

Multiplié par 9, nombre du Yang culminant, le cycle de douze, produit : 108, l’emblème numérique d’un vaste ensemble bien organisé et dont les éléments constitutifs sont chacun bien différenciés. Dans un des quatre grands, romans de la littérature chinoise « Au bord de l’eau » qui raconte l’histoire de brigands d’honneurs luttant contre les fonctionnaires corrompus, il y a 108 personnages principaux. Dans un chapelet bouddhiste, il y a 108 grains pour aider les prières intentionnelles singularisées. Et à Pékin, la Tour Citic (528 mètres de haut) compte 108 étages.

Enfin, avantage supplémentaire d’excellent augure, « 108 » comporte le chiffre « 8 » toujours considéré en Chine comme hautement bénéfique. Un dicton populaire dit que le « 108 » est capable de faire disparaître tous les ennuis. Pourquoi pas. De toutes façons, s’imprégner de la sagesse de ces 108 proverbes est certainement de bonne utilité dans la vie de tous les jours.

Les extraits des proverbes sélectionnés

1) Les phrases tirés des classiques devenues proverbiales

千里之行始于足下 / Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas

Ce proverbe, qui est si souvent cité tant en Chine qu’en Occident nous encourage à combattre ce penchant qui nous pousse à reporter au lendemain la tâche qui nous paraît énorme. Quelle que soit la distance qui sépare du but à atteindre, il faut de toute façon la parcourir, alors autant s’y mettre tout de suite, agir avant que la fatigue ne survienne, anticiper les difficultés au lieu d’avoir à les résoudre.

知足之足常足矣 / Qui sait se satisfaire de ce qui suffit aura toujours de la suffisance

Le Taoïsme, comme l’Épicurisme, est une sagesse de la modération, préférant toujours la retenue intérieure à l’exagération extérieure. Savoir se contenter de ce qu’on a est, à ses yeux, la meilleure manière de combattre en soi-même la tyrannie du désir et la dictature de la consommation.

三人行必有我师 / Prenez trois passants au hasard, il y en aura toujours un qui pourra m’apprendre quelque chose

A Confucius, la tradition a attribué le titre de « premier de tous les professeurs », aussi bien dans l’histoire qu’en valeur. On utilise cette phrase, soit pour aider ceux qui se croient importants par leur savoir à renforcer leur humilité et en même temps pour signifier que quiconque, quelle que soit l’étendue de ses connaissances, peut toujours à tout moment recevoir un enseignement de personnes plus humbles.

过而不改是为过矣 / Commettre une faute et ne point s’en corriger, c’est ça la faute

« L’erreur est humaine » disait un adage latin qui s’empressait d’ajouter « persévérer (dans l’erreur) est diabolique ». Il arrive à tout le monde, même aux meilleurs, de commettre des erreurs. Faute non corrigée est faute en vérité. Confucius lui-même, à qui est attribuée cette phrase (Entretiens 15/30) a un jour été vertement rabroué par Zi lu son plus fidèle disciple pour avoir été rendre visite à une personne de mauvaise qualité (Entretiens 6/28). Plus que la faute elle-même, nous en commettons tous, c’est l’aveuglement, (ne pas s’apercevoir qu’on a mal agit) et la non réactivité (ne pas se corriger) qui constituent l’erreur véritable

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2) Les chéngyǔ成語,les expressions idiomatiques en 4 caractères et les phrases accomplies, policées par l’usage

兔死狗烹/ Faire bouillir le chien après avoir attrapé le lapin/se débarrasser de quelqu’un une fois qu’il a servi son but/une fois la chasse terminée, on fait cuire le chien

L’automne est la saison de la chasse, quant à la viande de chien (en fait d’une race spécifique de chien), elle était naguère encore couramment consommée en Chine, particulièrement à l’automne car c’est une viande réputée Yang donc qui réchauffe le corps et le renforce pour l’hiver. Son équivalent français « une fois l’orange pressée, on jette l’écorce » est comme en Chine le plus souvent utilisé dans le domaine politique.

骑虎难下 / Quand on chevauche un tigre, il est difficile d’en descendre

Car tant qu’on est sur son dos, il ne peut pas vous mordre. On utilise ce proverbe pour signifier à quelqu’un qu’il s’est mis dans une situation embarrassante, non sur le moment, mais à cause du fait qu’il n’a plus aucun moyen de s’en sortir indemne. Combien d’hommes d’affaires étrangers désireux d’investir en Chine, se sont mis en pareille situation par ignorance de la culture chinoise. Dans « le Phormion », une pièce du poète latin Térence (190-159 on trouve équivalent latin de ce proverbe : « auribus teneo lupum » : tenir un loup par les oreilles, momentanément l’empêche de mordre, mais n’est pas une situation durable impossible de s’arrêter à mi-chemin/situation délicate pour laquelle on ne peut revenir en arrière

削足适履/ Rogner le pied pour l’adapter à la chaussure/suivre les règles à la lettre sans les adapter à la situation

On emploie ce proverbe pour stigmatiser une logique inappropriée dans la résolution d’une difficulté, la dégradation d’un projet pour les rendre conforme à un modèle. On l’emploie pour critiquer une uniformisation au prix d’une déformation, ou bien d’une élimination de ce qui ne rentre pas dans le moule et plus généralement l’arbitraire et la rigidité d’une réglementation incapable de s’adapter aux cas particuliers. C’est l’équivalent chinois du « lit de Procuste », un brigand qui attachait les voyageurs sur un de ses deux lits, les grands sur le petit lit et inversement. Ensuite il coupait les membres de ceux qui dépassaient et étiraient ceux qui étaient trop petit.

看客下面/ Regarder les clients se verser des nouilles/S’ajuster à la situation

3) L’aspect idéographique

衙门八字开有理无钱莫进来 / La porte du tribunal est grande ouverte, mais sans argent mieux vaut ne pas y aller

Un triste proverbe ce proverbe qui hélas reflète une réalité courante à l’époque impériale. Lors, sans corruption, on ne pouvait espérer obtenir justice. Il permet en revanche de mesurer les progrès accomplis dans l’institution judiciaire de la Chine actuelle. Littéralement le texte se lit : « le yamen (yámen衙门, le nom des bâtiments officiels où résidaient les mandarins ayant autorité policière et judiciaire) est ouvert comme le chiffre « 8 », cette image curieuse de prime abord s’explique tout simplement par la forme graphique du caractère huit : 八.

4) Les allusions historiques

无巧不成书/ sans hasard pas accomplir livre/L’histoire est une succession de hasards heureux

Le hasard qui, en occident tient à ce qui est en dehors de toute contingence, en Chine, et surtout dans la culture bouddhiste, est assimilé au destin. Une rencontre heureuse, une affaire malheureuse, tout ce qui fait événement est le résultat d’une opportunité. On emploie ce proverbe pour souligner l’importance de bien saisir une conjoncture.

巧(qiǎo) a deux séries de sens : par hasard / opportunément / en temps opportun d’où : 巧合(qiǎo hé) : chance / hasard / coïncidence / mais aussi : habile / ingénieux / adroit. Or cette phrase est attribuée à 刘备liúbèi, l’un des protagonistes des « Trois Royaumes » (avec曹操cáocāo&诸葛亮zhūgěliàng) dont l’habileté stratégique est restée légendaire. Le hasard, c’est quoi ? c’est ce qui vous tombe dessus : mal heurt, bon heurt.

D’où la question : Est-ce que ce sont les héros qui font l’histoire ou est-ce que ce sont les situations qui font les héros ? Le hasard qui, en occident, tient à ce qui est en dehors de toute contingence, est plutôt perçu en Chine, surtout dans la culture bouddhiste, comme le résultat d’une rencontre heureuse ou malheureuse qui fait coïncider une situation momentanée avec le projet d’une personnalité. La réponse chinoise à cette question qui en Occident oppose les pensées politiques de droite et de gauche est : « l’histoire crée le moment que le héros sait saisir ».

5) La célébration de l’amitié

衣不如新人不如旧/ Pour les habits, rien ne vaut les neufs ; pour les amis, rien ne vaut les vieux

A l’occasion de la fête du Printemps (春节chūnjié, le nouvel an chinois) il était de tradition de revêtir des habits neufs. A l’inverse durant la révolution culturelle, il était bourgeois (donc anti révolutionnaire) de porter des nouveaux vêtements, alors on les élimait préalablement. Et voilà qu’aujourd’hui les jeunes Chinois suivent eux aussi la mode des jeans déchirés. Au-delà de ces variations, ce proverbe, attribué à 刘邦liú bāng le fondateur de la dynastie des Han (- 206 à + 220), veut dire qu’à la différence des habits qui peuvent se déchirer avec l’usage, l’amitié ne peut que se renforcer avec la durée.

6)  La raillerie de la stupidité

引足救经/ tirer un pendu par les pieds pour le dégager

Pour porter secours à quelqu’un qui se trouve pendu à une corde, le tirer par les pieds est la plus mauvaise idée qui soit, car elle ne peut qu’aggraver la situation, voire pire, la strangulation. On utilise ce proverbe pour stigmatiser une action maladroite qui, bien qu’entreprise pour un bon motif, n’aboutit finalement qu’à l’effet inverse au but recherché.

刻舟求剑/ Faire une marque sur le bateau pour indiquer l’endroit où l’épée a coulé

Ce proverbe trouve son origine dans un fait véridique de l’époque des Royaumes Combattants (V°-III° siècles). Un chevalier ayant par mégarde laissé tomber son épée dans le fleuve, il fit aussitôt sur le bateau une entaille juste là où l’arme avait coulé. Aujourd’hui, cette histoire est citée dans tous les livres éducatifs comme exemple d’une stratégie inadaptée et aussi pour se moquer de ceux qui restent accrochés à leurs vieilles habitudes au lieu de s’adapter aux changements en cours.

7) Les grandes réalités de la vie chinoise

La pression du regard des autres :

若要人不知,除非己莫为/ Si vous ne voulez pas que ça se sache, le mieux est de pas le faire

La densité démographique est telle en Chine que l’on y vit à chaque instant sous le regard des autres. Or cette surveillance de chacun par autrui qui nous semble difficilement acceptable est finalement perçue comme une efficace incitation à bien se conduire. Et c’est peut-être à cette aune qu’il faut comprendre l’acceptation pacifique des centaines de millions de caméras de surveillance à reconnaissance faciale qui aujourd’hui parsèment l’espace public, qui finalement, disent les Chinois, n’est désagréable qu’à ceux qui contreviennent à la loi. Une autre forme de ce proverbe est « On ne peut pas envelopper des braises avec du papier ».

瓜田不纳履,李下不整冠 / traversant un champ de melon, n’ajustez pas vos chaussures, passant dans un verger n’ajustez pas votre chapeau ne faites rien qui pourrait éveiller des soupçons / les actes des innocents pourraient être mal interprétés

Il faut éviter de se placer dans une situation pouvant prêter à malentendu, ne pas prêter le flanc au soupçon. Lever les mains en l’air pour ajuster son chapeau pourrait donner à penser que l’on voudrait dérober des fruits, retirer ses chaussures (les mandarins comme les paysans, pour marcher dans les champs, avaient l’habitude de se déchausser), dirigent les mains vers le sol ce qui pourrait faire croire a l’intention de dérober une pastèque. Il convient donc avant de s’avancer aux yeux de tous, de bien ajuster sa tenue et sa conduite, car avoir à les rétablir en chemin pourrait prêter à confusion et mettre en fâcheuse position.

L’impérieuse nécessité de la face :

人要面子树要皮/ L’écorce est à l’arbre ce que la face est aux humains

Sans son écorce qui le protège des agressions extérieures, l’arbre meurt ; si, d’une façon quelconque, intentionnelle ou accidentelle, un Chinois perd la face, c’est presque pire que s’il avait été blessé à mort. La face, est l’image sociale d’un individu, qu’il projette à l’extérieur et en même temps la cuirasse qui le défend des blessures que la société peut infliger. Mais on peut aussi donner de la face à un interlocuteur, par exemple en le complimentant publiquement.

酒好不怕巷子深/ Bon vin ne craint pas la ruelle perdue

En Chine, depuis l’antiquité, un restaurant, une auberge, s’appelle littéralement une : boutique (où l’on sert) du vin (酒店jiǔdiàn), c’est pourquoi dans ce proverbe « bon vin » signifie : un bon restaurant. On l’emploie pour dire qu’un restaurant réputé pour la qualité de sa cuisine et l’accueil de son personnel ne craint pas d’être situé au fond d’une ruelle perdue, les clients y viendront nombreux. Plus généralement, la réputation d’une personne n’est pas liée à sa résidence lointaine. Un dicton populaire de la dynastie Tang (618-907) le dit à sa façon « Le saint ermite s’isole dans une montagne, les pèlerins font un long chemin pour recueillir son enseignement ».

La délicatesse de la politesse :

泥菩萨过河自身难保/ Un bouddha en argile, ne peut pas traverser une rivière

Il s’agit bien entendu d’une statue de Bouddha en argile, qui se dissoudrait si elle était plongée dans l’eau. Dans la tradition chinoise il est courant d’implorer le Bouddha quand on a besoin d’aide pour faire face à une difficulté. On emploie ce proverbe pour refuser poliment une demande à laquelle on ne souhaite pas donner satisfaction.

8) L’impermanence des choses

三十年河东,三十年河西/ trente ans sur la rive Est, trente ans sur la rive Ouest

Ce proverbe évoque l’idée du centre de gravité d’une situation, une notion chinoise, développée par l’art du Feng Shui. Ce n’est pas parce que, il y a trente ans, le point focal, par exemple économique, se trouvait dans un certain secteur que trente ans après, l’organisation énergétique de la société ayant changé, il se situe maintenant dans une autre région. Employé dans de nombreuses situations, ce proverbe est aussi, depuis peu employé en Chine pour définir la position relative de la Chine vis à vis de l’Occident et des États-Unis en particulier.

水流云在/ L’eau s’écoule, les nuages demeurent

En seulement quatre idéogrammes, ce proverbe donne à percevoir toute la finesse poétique de la perception chinoise de l’échange entre permanence et impermanence. Sur « l’eau » qui évoque un petit ruisseau qui s’écoule tranquillement, comment se fait-ilque les nuages y demeurent, alors qu’ils nous semblent continuellement filer dans le ciel au gré des vents ? Parce que ce proverbe place le spectateur dans la position de qui serait en train de regarder à la surface du cours d’eau, le reflet des nuages qui, malgré le perpétuel mouvement du courant, s’y reflètent durablement.

9) L’humour chinois

人怕出名猪怕壮/ L’humain doit s’inquiéter de sa renommée autant que le cochon de son embonpoint

Dans l’esprit chinois, les héros existent comme partout, mais ils ne sont pas aussi glorifiés que dans l’imaginaire de la Grèce antique. Pourquoi cela ? Parce que l’esprit chinois considère que celui qui se met en avant, d’abord perturbe l’harmonie et la hiérarchie sociale et surtout se met dans une position qui risque de lui valoir nombre d’ennuis, comme ceux du cochon rebondi qui voit arriver le couteau du boucher. Aussi vieille que la Chine, l’idée exprimée par ce proverbe trouve de très anciens échos aussi bien dans le Yi Jing, (« l’oiseau qui s’envole ne laisse qu’un cri » hexagramme 62/ Jugement), que dans le Lao Zi : « le bel arbre attire la cognée » (木強则共). Il en existe de nombreuses variantes populaires telles « le clou qui dépasse est celui sur lequel le marteau s’abat» ou encore, plus moderne, « le fusil vise l’oiseau dont la tête sort de la nuée ».

上有政策,下有对策/ Les dirigeants font des règles, les peuples les contournent.

策(cè) : stratégie / tactique,政策(zhèngcè) : politiques publiques,对策(duìcè) : contre-mesures

Le fossé entre les dirigeants et les dirigés est une réalité commune à tous les peuples. Mais en Chine elle a toujours pris une forme différente, celle du jeu du chat et de la souris. C’est une pratique culturelle courante que de, tout en respectant extérieurement les règles sociales, en fait les contourner pour en tirer un avantage personnel. Cet enracinement de l’individualisme dans le cœur des Chinois, qui le plus souvent était dû au manque et qui explique pourquoi la philosophie chinoise à tant privilégié le collectivisme. Or maintenant que la modernité est une réalité pour le plus grand nombre, cette manière d’être commence à s’estomper.

鸡蛋里找骨头/ Chercher un os dans un œuf

Chacun sait qu’il n’y a pas aucun os à l’intérieur d’un œuf, mais le sens réel de ce proverbe est ailleurs. Il signifie chercher noise à quelqu’un, en lui créant exprès des difficultés rien que pour l’ennuyer ou en lui cherchant des défauts imaginaires ou tout simplement en s’opposant systématiquement et sans raison à tout ce qu’il propose.

10) La joie de vivre

笑一笑,十年少/ A chaque éclat de rire dix ans de moins

Soulignant la vertu de la jovialité si prisée des chinois qui aiment tant rire, ce proverbe est très souvent compris à l’envers par les occidentaux qui pensent qu’il veut dire qu’à chaque éclat de rire on perd une année de vie alors qu’il dit qu’on rajeunit d’autant donc qu’on gagne des années de vie (la version littérale précise même 10 ans et non pas 1 ans car « 10 » est le symbole numérique de la complétude).  On lui ajoute souvent : « chaque tristesse fait blanchir les cheveux »

没有离别,何来相见/ La séparation est à la racine des retrouvailles

En occident, que ce soit entre amis ou entre amants, une séparation subie pour des raisons extérieures est toujours vécue comme une fin. À ce point de vue « romantique », le mode de penser chinois, issu de la dynamique Yin-Yang propose une autre vision qui replace le moment de la séparation dans un cycle plus vaste, à l’horizon duquel le souhait des retrouvailles trouve sa place. C’est pourquoi à la personne qui part pour un long voyage, on fait de beaux cadeaux au cours d’une grande cérémonie pour qu’elle emporte avec elle tous les vœux de retour de ses proches.

 A propos des auteurs

Auteur-Francais-La-sagesse-chinoise-a-travers-les-proverbesCyrille Javary, né en 1947 à Paris, sinologue, écrivain, conférencier et consultant en culture chinoise, après un séjour de deux ans à Taiwan (1980-1982), il s’est rendu 69 fois en Chine (premier voyage en1984). Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur différents aspects de la culture chinoise, ancienne et moderne, notamment une traduction du livre fondateur du mode de penser chinois et berceau du Yin-Yang : Yi Jing, le Livre des Changements (Albin Michel 2002), qui a considérablement renouvelé le regard porté sur cet ouvrage. Pour le faire mieux connaître, il a fondé en 1985 le Centre DJOHI « Association pour l’étude et l’usage du Yi Jing » qu’il dirige toujours et qui a organisé, en juin 2014 à Paris, le premier colloque international consacré au Yi Jing.

 

Auteur-chinois-La-sagesse-chinoise-a-travers-les-proverbesNI Jincheng, né en 1965 à Ni Jia Ba Zi, un village pauvre de la province du Sichuan. Après avoir réussi l’un après l’autre tous les concours depuis le lycée jusqu’à l’université, en 1984, il est sélectionné pour faire partie d’un groupe d’étudiants méritants envoyés en France par le gouvernement chinois pour y parfaire leurs études. En 1990, il intègre la SNCF où, sous la direction de M. Bonnepart, directeur des régions de Normandie et de Paris-Saint-Lazare, il devient en 2009 directeur du développement puis aux affaires territoriales. Depuis 2015, il a été mis par la SNCF à la disposition de France Stratégie, service du Premier Ministre chargé de réfléchir sur la prospective et les politiques publiques du futur. Il est membre important de l’Association des ingénieurs chinois en France, qu’il a un temps présidé.

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