Interview exclusive : Nelly Rodi

 

 

 

Et si la mode ne consistait pas seulement à suivre les tendances, mais à savoir les sentir venir ? C’est toute la vision de Nelly Rodi, figure pionnière de la prospective et fondatrice, en 1985 à Paris, de l’agence qui porte son nom.

Bien avant que l’anticipation des tendances ne devienne un véritable métier, Nelly Rodi avait compris que la mode était avant tout le reflet d’une époque, de ses envies, de ses transformations et de ses nouveaux modes de vie. Avec NellyRodi, elle imagine une nouvelle manière de décrypter le futur : observer la rue, les comportements, les couleurs, les matières, mais aussi les évolutions culturelles et sociales, pour comprendre non seulement ce que nous porterons demain, mais également la manière dont nous souhaitons vivre.

Très tôt, cette vision dépasse les frontières françaises. Après avoir développé une présence internationale en Asie, NellyRodi s’intéresse de près à la transformation du marché chinois. Depuis près de trente ans, Nelly Rodi observe ainsi l’évolution spectaculaire de la Chine : son industrie, ses savoir-faire, sa création et, plus récemment, l’émergence d’une nouvelle génération de consommateurs.

Son regard est aujourd’hui particulièrement précieux : celui d’une observatrice occidentale qui a vu la Chine passer d’une économie principalement tournée vers la production à un pays où émergent de nouveaux talents, de nouvelles marques et une véritable culture de la création.

Entre héritage culturel et modernité, artisanat et nouvelles technologies, la Chine semble désormais écrire ses propres codes. Pour Nelly Rodi, le mouvement est clair : la Chine n’est plus seulement en train de rattraper son retard. Elle est devenue une source d’inspiration.

 

 

Interview exclusive :

Nelly Rodi

 

Nelly 2 b

 

 

Vous connaissez la Chine depuis près de trente ans. Comment voyez-vous son évolution ?

 

Très sincèrement, je suis impressionnée par l’évolution de la Chine.

Je vais vous dire ce que je pense, très franchement : vous avez été, si je peux me permettre l’expression, des élèves. Quand je dis « vous », je parle des industriels. Vous avez regardé le monde, observé Paris, la haute couture, la mode, le design, la cosmétique… Vous avez appris et vous vous êtes inspirés de ce qui se faisait de mieux.

Et aujourd’hui, j’ai le sentiment que vous nous avez dépassés. Désormais, j’ai parfois le sentiment que le maître, c’est la Chine.

Bien sûr, il faut continuer à avancer, à innover et à conserver cette position de premier plan. Et ce n’est pas facile de rester au sommet. Mais vraiment : chapeau !

Cela fait près de trente ans que je vais en Chine, donc j’ai été témoin de toute cette évolution. Et je trouve que, particulièrement au cours des dix à quinze dernières années, le changement a été tout simplement extraordinaire.

 

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la mode et la création chinoises ?

 

Je pense bien sûr à la mode, puisque j’étais encore récemment dans des salons professionnels dédiés à ce secteur, à Shanghai. Mais, plus largement, je trouve que les boutiques, les marques et les créations que l’on découvre aujourd’hui dans les villes chinoises sont extraordinaires.

Vous avez réussi à préserver votre tradition tout en développant un style qui dialogue avec les influences européennes. Et malgré cette modernité, on ressent toujours profondément la tradition chinoise, votre culture et votre identité. Je trouve cela absolument remarquable.

Il y a aussi toute la dimension de l’artisanat, du savoir-faire et du fait main. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’intelligence artificielle, d’informatique et de nouvelles technologies, mais vous avez su préserver cet artisanat, ces savoir-faire ancestraux et cette culture qui vous sont propres.

En tant que fondatrice d’une agence qui travaille beaucoup à Paris, capitale de la création, je dois vraiment vous tirer mon chapeau. En quelques années seulement, les Chinois ont accompli un travail magnifique.

Cette évolution force véritablement l’admiration.

 

Les tissus chinois ont-ils, selon vous, autant évolué en matière de qualité, de créativité et de savoir-faire ?

 

Oui, tout à fait. Les tissus que nous avons présentés lors de la foire internationale étaient, pour la plupart, des tissus chinois. Il y avait également des tissus italiens et japonais, mais la grande majorité — environ 80 % — était d’origine chinoise.

J’ai pu observer l’évolution des tissus chinois au cours des vingt dernières années. À l’époque, vous produisiez principalement des tissus unis, avec peu de fantaisie, peu de laine et peu de lin. Vous travailliez surtout la soie, le coton et le polyester.

Mais aujourd’hui, j’ai découvert des tissus absolument extraordinaires. Lorsque je les ai vus, je me suis même demandé s’il s’agissait de tissus italiens ou chinois.

Et finalement, ils étaient bel et bien chinois !

Cela montre à quel point votre production a évolué, mais aussi votre outil industriel et vos capacités de fabrication. Vous avez considérablement développé votre savoir-faire et élargi votre offre.

La Chine ne se contente plus de produire : elle sait désormais créer, innover et proposer des matières capables de rivaliser avec les meilleures productions internationales.

 

La Chine doit-elle aujourd’hui faire évoluer son modèle de production et de consommation pour améliorer son image dans le monde ?

Je vais vous parler franchement et très sincèrement.

Je pense que certaines entreprises, comme Shein, font beaucoup de mal à l’image de la Chine. Pourquoi ? Parce qu’elles proposent des produits extrêmement bon marché qui, dans certains cas, ne répondent pas aux normes internationales. Et aujourd’hui, ce n’est plus seulement une question européenne : c’est devenu une question mondiale.

Les consommateurs américains, eux aussi, sont de plus en plus attentifs aux matières, aux couleurs, aux teintures, aux produits chimiques utilisés et à tout ce qui peut être mauvais pour la peau ou pour la santé.

C’est précisément ce type de production qui peut finir par détériorer l’image de la Chine.

Le jour où vous-mêmes, en tant que Chinois, demanderez à cette partie de l’industrie de faire évoluer ces pratiques, beaucoup de choses changeront. Pour vous, pour votre pays, mais aussi pour le monde entier.

Cela fait quarante ans que je travaille dans ce secteur. J’ai fondé une agence importante et j’ai eu la chance d’observer les évolutions de la mode et de la consommation dans le monde entier.

Pendant longtemps, la Chine était principalement axée sur la production, le volume et le prix : produire beaucoup, produire vite et produire à bas coût.

Mais le consommateur, petit à petit, s’est sophistiqué. Il a évolué. Et aujourd’hui, il ne recherche plus nécessairement cela.

Bien sûr, il existe toujours une partie des consommateurs qui n’a pas les moyens de mettre 15 euros dans un T-shirt et qui cherchera donc un T-shirt à 2 euros. Et lorsqu’on ne dispose que de 2 euros, on ne se demande pas forcément si le produit est en polyester, s’il a été correctement teint ou quels produits ont été utilisés pour le fabriquer. Ce qui compte avant tout, c’est de pouvoir se l’offrir.

Mais le monde a énormément changé au cours des dix dernières années.

 

Vous avez également observé cette montée en gamme dans d’autres domaines que la mode ?

 

Absolument.

J’ai vu, par exemple, des galeries d’art à Shanghai qui sont parfois encore plus impressionnantes que certaines grandes galeries parisiennes. J’y ai découvert des choses absolument exceptionnelles.

C’est cela, la Chine d’aujourd’hui.

Vous êtes progressivement montés en gamme.

Ce ne sera peut-être pas ce qui représentera le plus gros volume de production. Ce sera probablement une partie du marché, un certain pourcentage. Mais cette évolution est bien réelle.

La Chine est en train de changer profondément. Elle devient progressivement un véritable pays de consommation, avec une classe de consommateurs qui évolue elle aussi et qui se dirige de plus en plus vers la qualité, le haut de gamme et la valeur ajoutée, plutôt que vers le prix le plus bas.

Et je pense que c’est précisément cette évolution qui va changer durablement l’image de la Chine dans le monde.

 

Selon vous, comment la Chine peut-elle encore faire évoluer son image ?

 

La Chine est aujourd’hui l’un des pays les plus importants d’Asie, avant même le Japon et la Corée. C’est véritablement un pays extraordinaire.

Mais c’est justement pour cela que je pense que ce qui peut nuire à son image, encore une fois, c’est la question des produits à bas prix, fabriqués parfois au détriment de l’humain, des règles et des normes que les autres pays doivent, eux, respecter et assumer.

Parce que, finalement, il est facile de fabriquer un produit moins cher lorsque l’on ne paie pas le juste prix : le salaire des ouvriers, le coût de la teinture, celui des matières premières, du transport, etc.

La Chine a aujourd’hui les moyens de faire autrement. Elle dispose d’un savoir-faire industriel exceptionnel, d’une capacité d’innovation considérable et d’un marché intérieur qui évolue rapidement.

La prochaine étape consiste donc, selon moi, à faire de cette puissance industrielle une véritable puissance de qualité, de création et de responsabilité.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la collaboration entre la France et la Chine ?

 

Je pense que la collaboration doit être importante. Je parle ici davantage de la France que de l’Europe, puisque c’est de la France que nous parlons.

Mais je crois que cette collaboration entre la Chine et la France doit se construire dans le respect des deux parties.

Peut-être qu’aujourd’hui, nous sommes prêts, aussi bien du côté français que du côté chinois, à aller plus loin dans cette collaboration.

Ce qu’il faudrait éviter, c’est que l’évolution de la Chine, qui arrive aujourd’hui presque au sommet de tout ce qu’elle peut faire de plus beau, devienne trop exclusivement chinoise.

Il faut conserver un esprit international, un esprit ouvert sur le monde. C’est important pour les consommateurs.

Bien sûr, la culture chinoise est essentielle pour le consommateur chinois. Mais votre objectif est aussi de vendre et de vous développer à l’étranger.

Je pense d’ailleurs qu’il y a de plus en plus de marques chinoises qui pourraient venir ouvrir des boutiques à Paris, et que cela pourrait très bien fonctionner.

Il faut donc préserver un véritable esprit de coopération, exactement, et non pas chercher une forme de domination.

La Chine et la France ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. La prochaine étape sera peut-être justement de passer de l’inspiration à un véritable dialogue créatif, fondé sur l’échange, le respect et la complémentarité.

 

Nelly 3

 

Interview: Wendy

Rédaction: Hervé

 

 

 

Magazine Digital


 

Airs de Paris : 2026 Autumn & winter :

https://www.airsdeparis.fr/a-la-une/airs-de-paris-2026-autumn-winter/

Airs de Paris 2026 07

 

Fashion 2026 – Autumn & winter :

https://www.airsdeparis.fr/publication/airs-de-paris-fashion-2026-autumn-winter/

Airs de Paris F 2026 2 1

Kiosque


 

Magazine imprimée:

https://www.journaux.fr/produits/presse/F%C3%A9minin-6/Airs-de-Paris-280044

Airs de Paris 2026 07 b

 

Abonnement :

https://www.uni-presse.fr/abonnement/abonnement-magazine-airs-de-paris/

Airs de Paris 2026 07 c

 

 

AIRS DE PARIS

Contact : airsdeparis11@gmail.com

Média reconnu par la Commission Paritaire de Publication et Agence de Presse

Copyright 2022 - Airs de Paris - Tous droits réservés