Le vendredi 28 août, la Cité internationale universitaire de Paris accueillait la huitième édition des Universités d’Été de l’Économie de Demain.
Organisé par le Mouvement Impact France, l’événement a réuni entrepreneurs, dirigeants, responsables politiques et acteurs de la société civile autour d’une même question : comment renforcer l’indépendance économique de la France et de l’Europe sans renoncer aux exigences sociales et environnementales ?
« Independence Day » : derrière ce titre volontairement évocateur, les échanges ont largement porté sur la souveraineté économique et européenne.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, les dépendances industrielles, la raréfaction des ressources et l’accélération du changement climatique, une question s’impose : comment retrouver une capacité de choix et d’action ?

Tout au long de la journée, cette notion d’indépendance a été abordée sous différents angles : industrie, énergie, alimentation, finance ou encore territoires. Les débats ont montré à quel point ces enjeux sont désormais étroitement liés.
Derrière la question de la souveraineté se joue aussi celle du modèle économique de demain : comment produire de la valeur tout en réduisant notre dépendance aux ressources et aux chaînes d’approvisionnement extérieures ?
À cette occasion, Airs de Paris a rencontré Baptiste Perrissin-Fabert, directeur général délégué de l’ADEME.
Rencontre avec
Baptiste Perrissin-Fabert

Pour vous, à quoi doit ressembler l’économie de demain face aux enjeux de transition écologique, de compétitivité et de souveraineté ?
C’est un sujet vaste. Mais, pour nous, il s’agit avant tout de l’économie tout court. Il ne peut pas y avoir, d’un côté, une économie « verte » et, de l’autre, une économie qui fonctionnerait selon d’autres principes. Aujourd’hui, les enjeux de compétitivité et de souveraineté sont étroitement liés à ceux de la transition écologique.
C’est aussi, je crois, tout le sens du thème de cette journée, « Independence Day ». Nous sommes confrontés à des contraintes de plus en plus fortes sur les ressources. Dans ce contexte, la transition écologique n’est pas seulement une nécessité environnementale : elle constitue aussi une opportunité pour repenser notre modèle économique et renforcer notre autonomie.
C’est précisément par cette transition que nous pourrons construire l’économie de demain. C’est pourquoi, pour nous, l’économie de la fonctionnalité et de la coopération occupe une place centrale.
Ce modèle permet également de renforcer notre indépendance vis-à-vis des importations de ressources, en cherchant à préserver au maximum les ressources présentes sur nos territoires et à en tirer toute la valeur possible.
L’enjeu est finalement de parvenir à ce fameux découplage entre la création de valeur et la consommation de ressources, alors même que ces dernières deviennent de plus en plus rares et contraintes.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de produire davantage avec moins, mais de produire autrement, de créer davantage de valeur à partir des ressources dont nous disposons déjà et de construire une économie plus résiliente, plus coopérative et plus indépendante.
La production locale est-elle une solution ?
Toute la production ne peut pas être locale. Nous avons besoin de coopération internationale, et il y a aussi des équipements que nous ne fabriquons plus en France. Il faut donc développer des coopérations avec les pays asiatiques, notamment avec la Chine.
En revanche, une fois que les matières et les équipements arrivent sur le territoire européen, il faut faire en sorte d’en maximiser l’utilisation et la valeur. Cela signifie qu’il faut véritablement basculer vers une économie circulaire.
Une fois que ces ressources sont chez nous, il faut les conserver et les valoriser au maximum. L’objectif est d’éviter de les renvoyer ailleurs pour ensuite réimporter les mêmes matières, ou des équipements fabriqués à partir de celles-ci. Ce serait une perte de valeur et un véritable gaspillage de ressources.
Bien sûr, nous ne serons jamais totalement autonomes. Nous avons besoin du commerce international et de partenariats avec les pays asiatiques, notamment pour échanger des technologies et des savoir-faire, dans les deux sens.
Mais une fois que les matières et les équipements sont présents sur notre territoire, nous devons être capables de les maintenir dans nos chaînes de valeur le plus longtemps possible.
C’est là que l’économie circulaire prend tout son sens : maximiser la durée d’usage, le réemploi, la réparation et le recyclage afin de préserver au maximum la valeur des ressources.
Sinon, nous faisons simplement circuler les ressources sans en tirer toute la valeur possible et, au final, c’est du gaspillage.
Considérez-vous aujourd’hui l’implantation d’industriels chinois en Europe comme une opportunité pour accélérer le développement technologique européen ?
Aujourd’hui, il y a un véritable intérêt à coopérer, notamment en favorisant l’implantation d’industriels chinois en Europe.
Nous avons beaucoup à apprendre de certaines technologies qui sont désormais très avancées en Chine, de la même manière que nous avons pu, par le passé, partager nos savoir-faire et nos technologies.
Bien sûr, l’enjeu est de maximiser la création de valeur sur le territoire européen. Mais cela nous permettrait également d’intégrer les normes et les standards européens directement dans ces produits.
C’est donc, pour nous, une piste particulièrement prometteuse.
Face aux défis auxquels le monde est confronté aujourd’hui, avons-nous besoin d’une gouvernance globale pour mieux gérer les ressources et relever les défis communs ?
Peut-être que c’est même une nécessité.
Aujourd’hui, quand on voit s’étendre les catastrophes à travers le monde, on constate que, même si les pays sont séparés par des frontières, les territoires et les écosystèmes, eux, sont profondément liés.
Le multilatéralisme connaît aujourd’hui certaines difficultés. Mais cette gouvernance mondiale existe déjà, notamment à travers les conférences organisées sous l’égide des Nations unies, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité ou encore de la lutte contre la désertification des sols.
Cette gouvernance existe donc bel et bien, même si elle est aujourd’hui contestée. Je pense qu’en tout cas, l’Europe joue un rôle moteur pour la faire vivre et pour maintenir cette dynamique de coopération internationale.
Ce sera, de toute façon, l’une des positions de l’Europe : continuer à faire vivre cette gouvernance internationale. Nous devons en effet gérer des biens publics mondiaux, des ressources et des biens communs qui nous concernent tous.
Et une chose est certaine : si nous ne parvenons pas à nous coordonner, nous risquons de gaspiller ces ressources et d’aggraver, voire d’accélérer, les difficultés auxquelles nous sommes déjà confrontés.
Quelle est la priorité de l’ADEME ?
Nous sommes une agence de l’État, avec des objectifs très clairs, notamment en matière de décarbonation.
Notre rôle est d’être l’opérateur qui permet à la France d’accélérer sa trajectoire vers la neutralité carbone.
Nous avons également des objectifs en matière d’économie circulaire, avec l’ambition de découpler la consommation de ressources de la création de valeur. Nous travaillons aussi sur l’adaptation au changement climatique.
Nous sommes donc présents sur l’ensemble de ces enjeux. Mais aujourd’hui, notre priorité est très clairement la décarbonation de l’industrie.
Parce qu’au-delà de l’enjeu climatique, la décarbonation est devenue un enjeu majeur de compétitivité et de souveraineté pour notre pays.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour relocaliser la production textile en France ?
Dans le textile, nous essayons aujourd’hui de recréer des capacités de production en France.
C’est un véritable défi, car nous avons perdu une grande partie de notre savoir-faire et de notre outil industriel au fil des années. C’est sans doute aussi à travers de nouveaux business models que nous réussirons à relocaliser certaines productions en France.
Ensuite, des acteurs comme Business France jouent un rôle important en faisant le lien entre les pays étrangers et la France. Ils peuvent notamment accompagner les entrepreneurs dans leur développement et les aider à mieux comprendre la réglementation européenne.
Interview: Wendy
Rédaction: Hervé
Photo: Charles
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