Les jardins d’une comtesse américaine à Thoiry

Vous êtes américaine, quel regard portez-vous sur la France ?

Pour la jeune américaine que j’étais en 1967, la France était le pays des merveilles. Paris, la Ville Lumière que j’ai vue pour la première fois à la tombée de la nuit en longeant la Seine, m’apparût éblouissante, j’étais enchantée, subjuguée par sa beauté. J’ai ensuite visité différentes villes de France et un bon nombre de villages exceptionnels.

Depuis quarante ans, j’ai découvert des paysages, mais surtout des gens qui sont ensuite devenus des amis. Je me suis étonnée par tant d’art de vivre et par tant d’histoire. En voyageant, il m’a plu de découvrir, à chaque cent kilomètres, un style de vie, un style architectural différent, vraiment typique de sa région. La cuisine exprimait l’accent de son terroir et là encore, j’ai pas mal appris. Je pense que, si un jour, je devrais rentrer chez moi, aux Etats Unis, j’aurais beaucoup de mal à y retrouver mes repères !

Combien de jardins avez-vous créés?

En collaboration avec un formidable paysagiste, Alain Richert, j’ai travaillé sur le concept de trois jardins : les Jardins du Château de Thoiry, près de Paris, le Château du Colombier, dans l’Aveyron, près de Rodez, dans le sud-ouest et la Quinta das Mil Flores, dans le centre du Portugal. Chacun de ces jardins possédait une incroyable histoire et je me suis passionnée.

 Comment une américaine est devenue cette créatrice de jardins ?

J’ai toujours aimé le mot « jardin » ! Enfant, j’habitais un village dans la Minnesota (USA), chez mes grands-parents. Leur jardin était assez simple, mais il m’impressionnait.

Adulte, à New York, en vivant dans un appartement, je composais mille bouquets de fleurs, je créais des jardinières intérieures ou extérieures, les plantes, les fleurs sous toutes leurs formes me plaisaient. Quand j’avais du temps, je visitais tous les jardins. Après mon mariage, j’étais terriblement stimulée par le potentiel que possédait le par le château de Thoiry. J’ai ressenti le besoin de m’en occuper, car bien des espaces étaient à l’abandon, j’ai ressenti cela, c’était pour moi une chance unique dans ma vie.

Cela a du être une épreuve, la restauration des jardins du château de Thoiry ?

Je vous rassure : ce n’est pas fini depuis trente-cinq ans ! A mon arrivée, mon premier job fut de nettoyer l’ensemble, et en particulier les arbres et les arbustes colonisateurs du Jardin Anglais. Là, j’ai découvert ce qui était une richesse de plantations historiques complètement enfouies. Très vite, afin de me perfectionner, j’ai suivi les cours de l’École Supérieure des Paysage de Versailles, plus exactement : au Potager du Roi.

Jardins au chateau de Thoiry 1 850 450Dans le Jardin Anglais, j’ai commencé par créer les jardins du parc aux quatre-vingts hectares. En souvenir de couleurs des forêts américaines, j’ai créé un Jardin d’Automne avec des arbres et arbustes aux feuillages flamboyants. Ces végétaux provenaient d’Amérique et d’Asie. Ensuite, en descendant la pente, j’ai ajouté des Jardins de Printemps. Dans la partie zoo, nous avons planté des conifères rares qui nous avaient été offerts par le Gouvernement chinois. Parallèlement, autour de l’aile privée du château, j’ai fait créer devant la façade nord-est, un Jardin Corail et devant la façade sud-ouest, le Jardin Blanc. Ailleurs, j’ai composé un Long Bord, une allée des Hydrangeas, une Colline de Roses et pour finir : la Roseraie.

Nous avons fait aussi, un immense labyrinthe creusé de neuf ponts de deux mille trois cents mètres de long. Partout, où j’ai pu, dans les jardins comme dans le zoo, j’ai planté trente mille arbres et arbustes ! Voyez, je n’étais pas encore au bout de mes peines ! Pour finir, nous avons restauré divers éléments en pierre, des fontaines, balustrades, statues, et vasques qui furent, hélas abîmés par le temps, les intempéries ou même le vandalisme.

Le style moyen-âge des jardins au Château du Colombier est une réussite, que pouvez-vous nous dire ?

Ce n’est qu’après quelques années de mariage que j’ai découvert ce domaine du Colombier. Ce site était le domaine ancestral des Comtes de La Panouse, depuis près de mille ans ! Situé dans l’Aveyron, au sud-ouest, près de Rodez. Il faut rappeler que dans les années quatre-vingt, il n’y avait pas encore d’accès par autoroute et s’y rendre était extrêmement difficile ! Les terres étaient données en fermage. Ce vieux château de la famille La Panouse était un peu à l’abandon. Il m’a plu d’emblée ! Ce château brillait de mille feux, j’ai aimé sa pierre de couleur ocre rosé. J’ai immédiatement réalisé qu’il avait un énorme potentiel sur le thème de l’époque du Moyen-âge. Ensuite, je n’ai plus compté mes heures pour aider à la restauration. Le Jardin d’Eden (jardin typique médiéval) en forme la preuve. Aujourd’hui, guides et animateurs en costumes en ont fait leur quotidien.

Sans doute devrais-je aussi rappeler qu’exprimer les grandes évolutions de l’Art de Vivre à la française avec ses jardins médiévaux qui poussèrent pendant sept siècles, Alain s’est régalé puisque c’est lui qui a dessiné l’espace divisé en cinq parties: le Jardin de Curiosités, le Jardin des Références, le Pré Fleuri, le Verger et sa tonnelle de raisins, un Jeux de Croquet, un Aviaire et un Colombier. Je me souviens, au tout début, je faisais le guide dans un costume que j’avais fait réaliser et qui provenait d’un modèle copié sur un livre de l’architecte, Viollet-le-Duc, le spécialiste du dix-neuvième siècle, un amoureux du Moyen-âge. J’ai dessiné ensuite les costumes des guides qui m’ont succédée.

Voulant faire du Colombier un Compendium de l’histoire des jardins à travers les siècles, il m’a semblé important d’ajouter la Roseraie et le Labyrinthe sur le thème de l’Amour Courtois, l’échiquier géant, la Grande Rocaille aux rares pivoines Ostii et Rockii de Chine, une allée de mûriers (souvenirs de la culture de vers à soie importée de Chine en Occident) et tant d’autres choses. A présent, je suis assez fière que mes deux jardins : Châteaux de Thoiry et Colombier aient reçu le label “Jardin Remarquable” par le Ministère de la Culture Français.

Après tout ce travail, pourquoi avez-vous créé un autre jardin au Portugal ?

Suite à plusieurs soucis de santé, je me suis réfugiée vers un climat plus chaud. En regardant sur internet, j’ai découvert une maison avec son terrain en vente dans le centre du Portugal, le budget me semblait plus que raisonnable. D’un coup, j’ai voulu la voir. La maison était relativement banale, mais le terrain avait un vrai intérêt pour le transformer en jardin. La Quinta a une situation feng shui, avec ses terrasses descendantes  par rapport à la route. Le terrain entouré de collines au nord et à l’ouest, en présentant ici ou là des endroits plats vers le sud et à l’horizon, ses montagnes bleues m’ont enchantée.

En moins d’une semaine, cette propriété a été achetée ! Pour moi, ce jardin libératoire sans références historique à respecter à la lettre, sans contraintes, m’a plu, car j’ai vu que je pourrais faire tout ce qui me passerait par la tête. Je m’amuse jusqu’à point d’heure ! C’est un nouveau challenge sous un autre climat, une autre qualité de terre végétale… Je n’ai habité que très brièvement la maison originelle de la Quinta. Pour vivre là-bas, j’ai immédiatement converti un garage et toolshed en Folie. Le jardin est naturel, écologique avec son toit de fleurs et ses façades recouvertes de roses. J’ai créé un Jardin Mexicain et un Jardin Plaid en bleu et blanc avec de la lavande, des iris, et beaucoup de bulbes colorés, en m’inspirant de motifs de tissu plaid écossais.

Un peu plus loin, dans les jardins, avec Alain Richert, nous avons créé un potager ornemental inspiration mauresque, un Jardin des Herbes, un Jardin Spirale des Agrumes, quarante espèces provenant de tous les coins du monde. Les jardins sud et nord encadrent les bassins qui auront un futur jardin d’eau en terrasse lui-même planté de bordures d’arbres et d’arbustes en monochromies éclatantes de tous les côtés. Certaines haies présentent des variétés, telles les Osmanthus assez rares en Europe. J’ai créé de joyeuses plantations fleuries ou feuillues qui rougissent sur la Colline Rouge. Dans les vergers d’orangers et citronniers, jusqu’à même l’oliveraie existante, j’ai fait planté toutes sortes d’arbres fruitiers extrêmement rares. Les pergolas de raisins et la Noria en fer forgé ont été conservées. Des roses grimpantes viennent l’enrichir, tout comme sur la petite tonnelle des Wisteria qui regardent le pavillon sino-indien en marbre blanc ; un des plusieurs ornements de jardin acquis lors de mon dernier voyage en Chine.

 Que pensez-vous des relations entre le jardin, la nature et les hommes ?

Le jardin, depuis des millénaires, correspondait à ne nécessité de s’alimenter. Il devint par la suite, durant des siècles, un loisir et un lieu de plaisir. Il n’y a rien de vraiment naturel dans un jardin – Chaque jardin est l’illustration d’une nature idéalisée vu à travers le prisme des modes et goûts d’une époque, d’une société, de son créateur ou commanditaire. Beaux, et éphémères soignés par la main de l’homme, le jardin est une expression très révélatrice. Elle prouve un niveau d’élégance, un raffinement intellectuel correspondant à toute civilisation. Les jardins devinrent un symbole de privilège, la preuve d’une réussite sociale. L’homme a su très vite dompter la nature même si, paradoxalement la nature n’a jamais su dompter l’homme ! Le jardin, cette nature stylisée, analysée, traduite dans le langage culturel se trouve transfiguré en sujet de contemplation, en terre nourricière de l’âme… Voyez pour exemple, le jardinier Le Nôtre ou Monsieur La Quintinie au XVIIIème siècle au château de Versailles !

Pourquoi la nature est-elle si importante pour les hommes ?

Dans le monde d’aujourd’hui, de la surconsommation, où tout doit aller vite, où les villes offrent leur part de béton à outrage, du stress et de l’aliénation, le jardin est un lieu de plaisir et de loisir, un poumon d’oxygène, un lieu où il fait bon méditer. Il s’est énormément démocratisé et c’est tant mieux ! Le jardin planté est créateur d’oxygène mental, le havre de paix, ce coin de verdure vital à l’homme comme aux animaux. Sur la planète, sans la photosynthèse des forêts, source même de l’air que nous respirons, la terre comme tout ce qui est vivant n’existera plus. Voyez la déforestation au Brésil… Sans une politique internationale déterminée et solidaire de la protection des forêts dans le monde et de sa faune, nous serons condamnés.

A lire : « Les Jardins d’Annabelle ». Bettina de Cosnac. Sortie aux Editions Monelle Hayot  – courant 2014.

Sites internet: www.thoiry.netwww.chateau-du-colombier.frwww.quintadasmilflores.com

Jardins au chateau de Thoiry 850 350

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