L’Extrême-Orient vu de l’Occident

Image mise en avant L’Extrême-Orient vu de l’Occident- Lum Bertha, Moon Gate, 1936 300-300

Ancien diplomate ayant vécu de nombreuses années en Asie et notamment en Chine, Jacques Dumasy a constitué une collection exceptionnelle d’estampes et de peintures au début du XXe siècle qui exprime une vision originale de l’Extrême-Orient vu de l’occident. Nous avons voulu en savoir plus.

Comment et pourquoi avez-vous eu l’idée de cette collection particulière ?

Dans ma jeunesse, j’ai été fortement attiré par les pays d’Asie qui représentaient pour moi un monde totalement différent de celui dans lequel j’avais grandi et qui étaient aussi une forte invitation au voyage. Parallèlement à mes études principales, j’ai donc décidé d’apprendre le chinois et l’indonésien à l’École des langues orientales. Par la suite, j’ai eu la chance, dans le cadre de ma carrière diplomatique, de faire de longs séjours à Pékin, Chengdu, Hong Kong, Djakarta et de visiter d’autres pays d’Asie. Toute la richesse de ces civilisations m’est alors apparue, mais aussi la profondeur des différences culturelles entre deux mondes, l’Orient et l’Occident. L’intérêt, je dirais même la nécessité, d’œuvrer à une meilleure compréhension entre ces deux extrêmes est devenue une évidence. J’ai donc essayé de faire de mon mieux dans les fonctions que j’ai exercées en Ambassade comme conseiller économique ou comme Consul Général, mais je me suis aussi intéressé au dialogue entre les cultures, notamment en matière picturale. J’ai donc commencé à acquérir mes premières estampes et j’ai vite succombé aux plaisirs du collectionneur.

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L’Extrême-Orient vu de l’Occident.

Votre collection est quand même bien particulière puisqu’elle rassemble des œuvres, sur l’Extrême-Orient certes, mais principalement de peintres occidentaux.

La découverte de l’Extrême-Orient par l’Occident est ancienne – rappelons-nous Marco Polo au XIIIe siècle- mais elle ne prend véritablement forme que vers la fin du XIXe. Le rapport est alors politiquement très déséquilibré, les puissances occidentales profitant d’une époque de faiblesse qui frappe alors les principaux pays asiatiques. C’est une période de forte incompréhension. Mais c’est aussi une époque charnière où les cultures asiatiques millénaires s’ouvrent à la modernité, sous le regard d’artistes d’Europe ou d’Amérique, curieux et émerveillés, regards croisés et respectueux de la diversité des civilisations. Nos grands impressionnistes, Manet, Van Gogh, Gauguin et bien d’autres sont fortement influencés par les estampes japonaises – c’est la période du japonisme. Cependant, certains artistes occidentaux poussent la curiosité plus loin et vont s’installer en Asie, principalement au Japon et en Chine, pour mieux investir la peinture locale et acquérir notamment les techniques de la gravure sur bois. C’est cette démarche bien spécifique que j’ai voulu approfondir et ma collection témoigne de l’originalité et de la qualité des œuvres produites.

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Pouvez-vous mieux nous expliquer ce qui caractérise ce mouvement artistique porté vers l’Extrême-Orient et qui est encore si peu connu ?

La peinture dite « orientaliste », qui a beaucoup intéressé les Européens, notamment les Français, est, célèbre depuis un siècle. Elle a été brillantissime, mais elle accompagnait souvent un mouvement de colonisation, en Afrique ou au Moyen-Orient, et empruntait peu à la peinture locale. Ce que, par facilité, nous qualifierons « d’Extrême Orientalisme » est, à l’inverse, un mouvement artistique encore peu connu. Par contraste, c’est une voie moins conquérante, plus modeste, plus respectueuse et qui mène ces artistes occidentaux à s’insérer dans la création artistique locale, apprenant auprès de maîtres accueillants, en utilisant leurs techniques de reproduction et d’impression, sans abandonner pour autant la formation européenne initiale qu’ils ont reçue dans leur jeunesse. Le résultat de cette combinaison est d’une grande richesse et d’une forte originalité.

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Mais qui sont donc les principaux peintres de ce courant ?

Le mouvement nait au même moment en Europe et aux Etats-Unis, au début du XXe siècle. Nous avons donc essentiellement des peintres britanniques, français, allemands, autrichiens, russes et américains : Elizabeth Keith, Elyse Lord, Katharine Jowett, Paul Jacoulet, Léa Lafugie, Emil Orlik, Alexandre Iacovleff, Helen Hyde, Bertha Lum, Lilian Miller, DorseyTyson, Cyrus Baldridge, Charles Bartlett, je ne peux les citer tous. Ils n’ont pas pour ambition de venir plaquer leurs certitudes et leurs connaissances mais de mieux comprendre le monde qui les entoure, de peindre habitants, scènes et paysages locaux avec un regard curieux et tendre, tranchant avec la vision parfois caricaturale et méprisante de l’époque.

Il semble qu’il y ait plusieurs femmes parmi ces artistes…

C’est exact. C’est une des caractéristiques très intéressante de cette école artistique. Il faut se rappeler que le début du XXe siècle est aussi marqué par la naissance du mouvement féministe. Même si le courant impressionniste a permis à certaines femmes de percer, il leur est encore difficile de bénéficier des mêmes facilités et des mêmes possibilités de reconnaissance que les hommes. Dans leur recherche d’une plus grande liberté, certaines se tournent donc vers une peinture nouvelle, venue d’ailleurs, et cette quête d’indépendance amènera même la plupart d’entre elles à se détacher de leur milieu d’origine pour venir s’installer en Extrême-Orient. La création artistique va de pair chez elles avec une libéralisation sociale.

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Parmi ces peintres lequel préférez-vous ?

J’ai une admiration toute particulière pour Paul Jacoulet. Né à Paris en 1896, il accompagne à l’âge de 3 ans ses parents à Tokyo où son père a été nommé et il passera toute sa vie en Extrême-Orient, principalement au Japon mais aussi en Chine, en Corée et dans les îles du Pacifique. Formé par les meilleurs maîtres de la gravure sur bois, il a réalisé de nombreuses aquarelles et plus de 150 estampes, souvent des portraits flamboyants d’hommes et de femmes qu’il côtoyait tous les jours, dans une démarche quasiment ethnographique. Il fait preuve tout au long de son œuvre d’une sensibilité aiguisée, d’une sensualité audacieuse, d’une parfaite maitrise technique et nous offre la beauté d’un monde coloré, tout en rondeur, apaisé et accueillant mais qu’attriste la prescience de sa prochaine disparition. Paul Jacoulet a été exposé beaucoup plus en Asie et aux États-Unis qu’en Europe. Sa fille a cependant légué l’ensemble de son œuvre au Musée du Quai Branly à Paris qui a donc pu enfin organiser en 2013 une magnifique exposition sur ce peintre français méconnu.

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Avez-vous déjà exposé votre collection ?

En 2016, la Maison de la culture du Japon à Paris m’a demandé d’exposer dans leurs magnifiques locaux la centaine d’estampes de Paul Jacoulet que je possède et cette exposition a eu un grand succès. Je souhaiterais beaucoup renouveler une expérience de ce type, soit en exposant ma collection complète, soit en sélectionnant les œuvres selon différents critères : en les regroupant par exemple par pays, La Chine, le Japon ou la Corée ; ou encore en mettant en valeur ces artistes féminines qui, il y a un siècle, ont eu l’audace de choisir la liberté de création et de vivre pleinement leur vie d’artiste. Je serais très heureux de trouver un ou des partenaires, en France ou en Asie, pour réaliser des projets de ce type et je suis persuadé que ces manifestations rencontreront un large public.

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(Jacques Dumasy est aussi l’auteur d’un important ouvrage, abondamment illustré, sur l’histoire des relations entre la France et la Chine, paru en 2014 à l’occasion du cinquantenaire de la reconnaissance diplomatique entre les deux pays : « La France et la Chine, 1248-2014, de la méconnaissance à la reconnaissance ». Aujourd’hui épuisé, cet ouvrage est cependant encore disponible sur les sites d’Amazon ou de la Fnac).

Version chinoise
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