Un savoir-faire ancestral, vivant et en pleine dynamique
À l’heure où la fast-fashion impose ses cadences effrénées et ses collections jetables, certains savoir-faire d’exception résistent encore et toujours.
Fondés sur le temps long, la transmission et l’exigence, ils racontent une autre histoire de la mode : plus humaine, plus durable, plus belle. La dentelle de Calais-Caudry en est l’un des symboles.
Née au XIXᵉ siècle et façonnée sur des métiers Leavers uniques au monde, la dentelle de Calais-Caudry incarne un patrimoine vivant, fruit de gestes précis, de techniques complexes et d’un savoir-faire transmis de génération en génération.
Pourtant, ces dernières années, la filière a dû faire face à de nombreux défis : concurrence internationale accrue, pression sur les prix, ralentissement économique mondial. Autant de facteurs qui ont fragilisé les carnets de commandes et mis à l’épreuve les maisons de dentelle.
Mais loin de céder au découragement, les dentelliers ont choisi de transformer l’adversité en moteur d’innovation.

S’unir pour mieux rayonner
Face à une concurrence tirant la qualité vers le bas, les maisons de Calais et de Caudry ont compris que l’avenir passait par une meilleure reconnaissance collective de leur savoir-faire.
Première étape décisive : le regroupement sous une identité commune. La labellisation Dentelle de Calais-Caudry s’impose aujourd’hui comme un repère incontournable de qualité et d’authenticité pour les créateurs et les maisons de couture du monde entier.
Cette dynamique s’est renforcée avec la création de l’Association IG Dentelle de Calais-Caudry, qui a obtenu en janvier 2024 l’homologation officielle en Indication Géographique (IG). Une reconnaissance majeure, qui permet non seulement de valoriser l’origine et la qualité de la dentelle, mais aussi de mieux la protéger contre la contrefaçon.
Et l’ambition ne s’arrête pas aux frontières françaises : l’association a d’ores et déjà engagé la procédure pour l’obtention d’une IG européenne, attendue au premier semestre 2026. Une étape clé pour asseoir définitivement le rayonnement international de cette dentelle d’exception.
Repenser la filière, sans renier l’excellence
Dans un contexte de baisse des commandes, certaines décisions structurantes ont également été nécessaires. Au trimestre dernier, la maison Solstiss a pris la décision de fermer sa teinturerie de Calais. Une étape sensible, tant la teinture constitue un maillon essentiel de la filière, exigeant une expertise technique pointue.
Cette activité a toutefois été recentralisée au sein de la teinturerie La Caudrésienne, ennoblisseur historique fondé en 1898. Implantée à proximité des grandes maisons de dentelle, principalement situées à Caudry, elle permet aujourd’hui de maintenir ce savoir-faire stratégique au cœur du territoire, tout en rapprochant les acteurs de la filière.

Un patrimoine résolument tourné vers l’avenir
Derrière ces évolutions se dessine une même conviction : la dentelle de Calais-Caudry n’est pas un vestige du passé, mais un savoir-faire vivant, capable de se réinventer sans se renier. Chaque jour, des hommes et des femmes imaginent, dessinent, tissent et ennoblissent des étoffes fines et élégantes, impossibles à reproduire industriellement à grande échelle.
Ces dentelles uniques continuent de séduire les plus grandes maisons de couture, mais aussi une nouvelle génération de créateurs en quête de sens, de durabilité et d’authenticité. À l’heure où la mode interroge ses excès et redéfinit ses valeurs, la dentelle de Calais-Caudry apparaît comme une réponse contemporaine : un luxe discret, responsable, ancré dans le réel et tourné vers l’avenir.
Cette dynamique trouve un écho particulier lors du Salon Première Vision, où la dentelle de Calais-Caudry est mise à l’honneur.
Pour mieux comprendre cette filière d’exception, nous avons rencontré Christophe Machu, président de l’Association IG Dentelle de Calais-Caudry et directeur de Solstiss.
Rencontre avec
Christophe Machu

Pourquoi appelle-t-on la dentelle de Calais-Caudry ?
Les premiers métiers à tisser ont été installés à Calais, car ils venaient de Nottingham en Angleterre et la ville la plus proche de Nottingham par la mer était Calais. Ces métiers ont été mis en place bien avant la Première Guerre mondiale pour répondre à la demande croissante de textiles.
La fabrication, qui était entièrement manuelle, s’est mécanisée grâce aux métiers de type Leavers. Cela a permis de produire la dentelle en plus grande quantité, tout en conservant la complexité et la finesse du tissage.
Et pourquoi la dentelle s’est-elle également développée à Caudry ?
Après la guerre, certains métiers ont été attribués à des fabricants français sur Caudry, en compensation des dommages de guerre. Cela a suscité l’intérêt de la population locale et la production a rapidement grandi. Aujourd’hui, la dentelle de Caudry dépasse même Calais en volume.
Les deux productions principales sont complémentaires : Calais se concentre surtout sur la lingerie, tandis que Caudry se spécialise dans la dentelle pour robes de mariée, robes de cocktail et prêt-à-porter.
Qu’est-ce qui distingue la dentelle de Calais-Caudry des autres dentelles ?
Notre dentelle repose sur un tissage, alors que certaines dentelles modernes utilisent le tricotage, qui consiste à former des nœuds. La différence est fondamentale : le tissage offre solidité, finesse et complexité, et les outils que nous utilisons ont souvent plus de 100 ans.
Cette particularité explique aussi pourquoi nos dentelles sont prisées par les grandes maisons de couture et stylistes du monde entier. Leur toucher et leur qualité sont incomparables avec les dentelles tricotées.
Pourquoi la dentelle est-elle si chère ?
C’est très simple lorsque l’on connaît la construction du prix industriel. Plus de 80 % du coût de revient provient de la main-d’œuvre française.
À cela s’ajoutent les matières premières, l’entretien des machines, la teinture et la commercialisation. La majorité du prix est donc liée à la qualité du travail humain, qui reste au cœur de notre savoir-faire.

Interview : Wendy
Rédaction: Hervé
Magazine imprimé

https://www.journaux.fr/airs-de-paris_mode-beaute_feminin_280044.html
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